Le vieux continent face aux révolutions numériques: les enjeux de la 5G

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Le mercredi 29 janvier 2020 est approuvée par la commission européenne la très attendue “boîte à outils” définissant les grandes lignes à suivre en matière de cybersécurité liée au déploiement de la 5ème génération de réseaux mobiles.


Dans le sillon emprunté par Jean-Claude Juncker lors de son discours sur l’état de l’union 4 ans plus tôt, la vice-présidente exécutive pour une Europe adaptée à l’ère du numérique, Margrethe Vestager, et le commissaire Thierry Breton, viennent parachever l’esquisse de l’ancien président de la commission en y implantant un cadre réglementaire commun à tous les états membres. Cette feuille de route prévoit également d’appliquer des restrictions pertinentes aux « prestataires présentant un profit à haut risque », périphrase se renvoyant directement au fleuron chinois des télécoms Huawei, qu’elle nomme sans nommer.
Alors que l’administration Trump dénonce un cheval de Troie technologique accordant le don d’ubiquité au gouvernement chinois, dont les velléités géopolitiques se font de plus en plus sentir, ce dernier dément formellement et y voit une opportunité d’expansion et de rapprochement.


Malgré la volonté certaine des décisionnaires politiques d’adopter la 5G, l’UE donne parfois l’impression de botter en touche face au jeu diplomatique qui oppose Washington à Pékin. Pourquoi cette course effrénée à la technologie? L’UE doit-elle ouvrir complément son marché à Huawei? Ou doit-elle, au contraire, se donner les moyens de pallier son retard technologique sur les deux mastodontes que sont les États-Unis et la Chine?

Mise en perspective: pourquoi cette course effrénée à la technologie ?

De la 5G à l’intelligence artificielle, en passant par le big data et l’informatique, telles sont les caractéristiques des villes intelligentes de demain. Elles sont au capitalisme cognitif et à l’économie du savoir ce que les cités-états étaient au capitalisme marchand. De la même manière que les places fortes de l’époque étaient bâties sur un socle matériel, les métropoles de demain le seront sur un socle essentiellement intellectuel, et par voie de conséquence technologique. 30 ans après la création d’internet, les perspectives de développement se sont étendues à de nombreux pans de l’économie, si bien que le progrès qui en a résulté est devenu vecteur de croissance. Les avancées technologiques, par effet d’accumulation, ont donc façonné nos sociétés et repensé nos concepts.

La 5G, Quèsaco ?


La 5G est la cinquième génération des standards pour la téléphonie mobile. Elle est l’aboutissement d’une cristallisation de plusieurs technologies au débit 100x plus rapide que l’actuelle 4G. À l’heure où le pouvoir est aux mains de ceux qui polarisent l’information, l’instantanéité relative à la transmission et à la réception de données en quantités importantes est devenue un enjeu vital pour les agents économiques. En réduisant le temps de latence de sorte qu’il ne soit même plus perceptible, on permet ainsi une mise en relation plus efficiente des réseaux. À titre d’exemple pour ceux ne comptant pas exploiter l’entière potentialité que renferme cette nouvelle génération, c’est-à-dire le commun des usagers que nous sommes, télécharger un film en haute définition ne prendra plus qu’une seconde. Sur un terrain plus technique, la 5G, si répandue à plus grande échelle, pourrait révolutionner la chirurgie médicale, où le besoin d’être au bloc opératoire n’est plus une condition sine qua non de réussite pour les chirurgiens, qui peuvent grâce à cette nouvelle technologie, opérer depuis leur bureau.

“Je peux imaginer faire tout ça depuis mon bureau… Si je suis en Amérique du Sud, dans un congrès, je peux continuer à diriger mon équipe, à opérer dans mon hôpital. Pouvez-vous imaginer si cette idée se développe dans le monde entier ?”

Elle pourrait également être un point d’encrage en logistique maritime et aérienne; l’exemple de la compagnie pétrolière “Royal Dutch Shell” est pertinent. À Rotterdam, elle surveille ses 160.000 km de pipelines grâce à des robots mobiles connectés en 5G. Dès lors, les fuites sont repérées puis palliées plus rapidement.

En somme, ce nouvel outil de communication qui, en synergie avec l’IA et l’internet des objets (IOT), forme un mécanisme intelligent à rouages interconnectés, marque une véritable rupture technologique. Cependant, en raison du nombre potentiellement important d’utilisateurs desservis et du caractère multifonctionnel de cette nouvelle technologie, le trafic se retrouve encombré. Un aménagement du territoire, en particulier les environnements urbains, doit être opéré ex ante. En effet, avec la domotisation des maisons, le contrôle des vidéos surveillance, le déploiement des voitures autonomes dont la mise en réseaux se fait en temps réel avec les feux et les autres véhicules, une réponse claire doit être apportée à cette problématique de densification. L’explosion du trafic de données doit être contenue et résorbée par les stations de base, qui en fonction de leur densité sur une aire donnée, réduisent la distance moyenne des appareils électroniques par rapport aux antennes. De facto, ce nouvel aménagement passe par leur multiplication. Les bandes de fréquences par lesquelles transitent les données captées par les desdites antennes doivent être plus élevées, ce qui implique des ondes millimétriques plus courtes.

Frilosité européenne sur base de suspicions américaines.

Face aux admonestations répétées des États-Unis quant aux risques de sabotages, de cyberattaques et d’espionnage industriel associés au développement de la 5G sur le marché européen par l’équipementier Huawei, l’UE se veut prudente dans ses choix. En ce sens, deux rapports, le premier paru en juin par le coordinateur européen pour la lutte contre le terrorisme Gilles de Kerchove, le second en octobre dernier, témoignent de la stratégie attentiste privilégiée par l’Union en matière de cybersécurité. Pour cause, une loi de 2017 dispose que l’état chinois et les entreprises nationales se doivent de coopérer dans tous les domaines touchant de près ou de loin au renseignement. Un postulat découle naturellement de ces craintes; ouvrir le marché européen à Huawei reviendrait non seulement à ouvrir une base de données de 500 millions d’habitants à l’état chinois mais également à confier les clés numériques de gestion de tous les systèmes interconnectés à une puissance dont une grande partie des dirigeants d’entreprise ont servi dans le MSS (services secrets chinois).

Si, sur le vieux continent, le spectre de Huawei effraie plus qu’il ne fascine, c’est en partie à cause des liens étroits qu’entretient la firme avec l’état chinois. Cependant, les doutes et interrogations légitimes dont la Chine fait aujourd’hui les frais ne sont que le contrecoup de ce qui fut l’une des plus grandes crises diplomatiques du 21ème siècle, à savoir l’affaire Snowden.

“L’Histoire, cette science des choses qui ne se répètent pas”

En effet, si les États-Unis jouent les Cassandre, c’est qu’ils savent de quoi il en retourne puisque les services secrets américains ont été les premiers à installer le dispositif de portes dérobées (en l’occurrence dans les logiciels Cisco) donnant accès à toutes sortes d’informations, des plus anodines aux plus compromettantes. Ceci explique, entre autres, le découplage technologique voulu par Washington et les salves de sanctions dont Huawei – et par extension la Chine – fait l’objet, contribuant chaque jour, de plus en plus, à l’escalade des tensions commerciales. Jusqu’à présent, aucune porte dérobée n’a été découverte dans les systèmes de Huawei qui, par souci de transparence et en guise de bonne foi, a ouvert un centre de cybersécurité à Bruxelles dans lequel elle met à la disposition du grand public son code source, c’est-à-dire la clé de ses logiciels.

Une neutralité impossible ?

Compte tenu de ce qui précède, l’Union européenne peine à se positionner sur l’échiquier de la 5G. Néanmoins, il semblerait que la balance penche en faveur de la Chine. En effet, elle mène depuis 2010, à l’instar de son champion national, une politique d’investissement qui contribue fortement à la prospérité de l’économie européenne. Derrière la Chine continentale, le marché européen est le marché le plus exploité par Huawei depuis 2013. En 2018, elle y tire d’ailleurs l’essentiel de sa croissance. Dès lors, les faits énoncés mettent en exergue un renforcement des liens commerciaux entre la Chine et l’Europe. A contrario, son partenaire d’outre-mer ne voit pas d’un œil ce rapprochement et menacent l’Union non seulement de taxer les véhiculent européens, mais également de moins coopérer dans le domaine du renseignement.


Quel que soit sa décision, l’Europe doit agir vite. Cette opportunité est à enjeux stratégiques, tout retard serait un manque à gagner. L’urgence de la situation érige Huawei en fournisseur d’équipements privilégié dans cette course à la technologie. Selon la commission européenne, la 5g pourrait générer des recettes de 225 milliards d’euros en 2025. À l’échelle mondiale, elle contribuerait au processus de création d’emplois à hauteur de 2,3 millions.


Cependant, cette quête toujours plus poussée d’adaptation pourrait mener à d’autres pistes. Si Huawei semble incontournable tant elle dispose d’une mainmise technologique en la matière, à travers notamment ses dépenses considérables en Recherche et Développement et son nombre important de brevets déposés en Europe, la firme pourrait trouver en Nokia et Ericsson des rivaux convaincants. En effet, les deux acteurs européens ont des arguments à faire valoir; en termes de ventes d’équipements de réseaux mobiles, leurs parts de marché combinées s’élèvent à 50%, soit respectivement 30% pour Ericsson et 20% pour Nokia. Ajouté à cela, des contrats d’exclusivité sont conclus avec des opérateurs pour des équipements 5G.


Suite au décret présidentiel signé le 15 mai par Donald Trump dans un contexte de tensions diplomatiques avec Pékin, cette logique d’élargissement est d’autant plus accentuée par l’évincement de Huawei du marché technologique américain. Enfin et non des moindres, ces firmes représentent des alternatives européennes et non étrangères. À performance et efficience égales, les entreprises européennes devraient être priorisées par l’UE aux dépens de Huawei dont la complicité avec les apparatchiks des appareils politiques chinois (le PCC notamment) n’est plus à révéler au grand jour. La condition d’efficacité n’étant pas remplie, Huawei, forte de son avance technologique, reste tout de même en pôle position pour se voir attribuer le marché européen.


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