Dans un monde où la productivité règne en maitre, la population néglige de plus en plus son temps de sommeil au profit d’heures de travail (ou de loisir) supplémentaires. Les mythes concernant le manager ne dormant que 4 heures par nuit ou encore ceux de l’entrepreneur passant des nuits blanches derrière son écran d’ordinateur sont profondément ancrés dans l’inconscient collectif. C’est dans ce cadre que j’ai décidé d’approfondir mes recherches sur l’univers du sommeil, ses pratiques à travers le monde dans les différentes sphères de la population. Les mythes sur les entrepreneurs sont-ils fondés ? Dort-on si peu que ça par rapport aux recommandations de l’Institut National du Sommeil et de la Vigilance ? Pratiquons-nous tous le sommeil de la même manière ?

Mythe de l’entrepreneur :

Commençons par définir le temps de sommeil nécessaire à la récupération pour un adulte (18-64 ans) : selon la National Sleep Foundation il se situerait entre 7 et 9 heures. Il est à noter que certains adultes peuvent naturellement s’accommoder de 6h, tandis que d’autres auraient besoin de 10h. Une bonne partie des chefs d’entreprise seraient donc loin de ces recommandations ? En effet, certains semblent se contenter de 4 ou 5 heures par nuit seulement. Parmi les plus connus nous pouvons citer Jack Dorsey, CEO de Twitter, dormant entre 4 et 6 heures, ou encore Indra Nooyi, CEO de Pepsi, avec une moyenne constante de 4h par nuit. Cependant ces grands chefs d’entreprises font figure d’exception et seulement une infime partie des entrepreneurs semblent suivre cette tendance, dont la moyenne de temps de sommeil, révélée par une étude de la Harvard Business Review France s’accorderait plutôt autour de 6h42 en semaine, et 7h49 le weekend. Donc non, il ne semblerait pas que la majorité des entrepreneurs bénéficient d’un corps plus performant que la moyenne. En effet, l’existence d’un gène, communément appelé « Thatcher gene », identifié par des chercheurs du Centre de génomique appliquée de Philadelphie, permettrait à une infime partie de la population (Moins de 1%) de vivre normalement avec un sommeil d’une durée inférieure à 5 heures. Cette dénomination s’inspire de Margaret Thatcher, qui a été première ministre britannique pendant plus de 11 ans (de 1979 jusqu’au début des années 90). Celle-ci est également réputée pour ne dormir que 4 heures par nuit, grâce à quoi elle est devenue un véritable symbole d’endurance malgré son âge avancé. Du côté des grands chercheurs, les mêmes mythes persistent et les mêmes réalités s’observent. Des petits dormeurs tels que Thomas Edison ou Nikola Tesla (3 heures chacun) ne forment pas la moyenne de nos élites scientifiques.

Mythe des méditerranéens :

En Espagne notamment, la sieste est une pratique encore fort répandue, tandis que les Italiens et les Portugais semblent la délaisser petit à petit au profit de journées de travail se finissant plus tôt. Mais comment pratiquent-ils cette sieste ? Leur pause de midi, ou devrions-nous dire de 14h est beaucoup plus longue que dans nos contrées, ce qui leur permet de pratiquer une courte sieste, de se reposer loin du soleil durant les heures les plus chaudes de la journée. Cela implique que leurs journées de travail se finissent en moyenne aux alentours de 20h contre 18h en Belgique. Loin d’être inefficace, la sieste, selon ses partisans, permettrait à ses pratiquants de mieux digérer et ainsi être plus productifs en fin de journée. Dans les faits, la réalité semble différente. Le premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, est un fervent partisan du retour au fuseau horaire UTC+-0 et soutient de plus un raccourcissement de la pause du midi en Espagne. Selon l’OCDE, les espagnols travaillent plus que leurs voisins français et nous-même, mais travailler plus ne signifie pas travailler mieux, car Mariano Rajoy accuse un manque de productivité lié à ces longues journées, provoquant de la fatigue malgré la sieste.

Mythe de l’Asie

En affinant mes recherches sur le sommeil, je suis tombé sur une collecte de données effectuée par l’application UP développée par Jawbone, qui traque entre autres le temps de sommeil de ses utilisateurs. Il permet également de calculer le nombre de pas effectués sur une journée via la géolocalisation de nos smartphones, ou encore les calories dépensées durant un exercice physique sur base du niveau d’effort, l’âge, le poids ainsi que la taille. Jawbone en a profité pour effectuer une grande collecte de données de ses utilisateurs afin de pouvoir déterminer le temps passé à dormir en fonction de sa localisation dans le monde :

Graphe-Nmoy-Sommeil

On peut observer des différences entre diverses mégapoles à travers le monde. Il y a un net écart de temps de sommeil entre les villes occidentales et orientales. Le mythe de l’Asie super productive serait-il donc fondé ? En 2015, France 2 réalisait un court reportage en Chine sur la sieste auprès d’un dirigeant français expatrié. Ce jeune chef faisait face à cette habitude fortement ancrée en Chine, qui a fait de la sieste un droit constitutionnel. Après le repas, avalé à toute grande vitesse, l’ensemble des employés se précipitent sur leurs bureaux et effectuent une sieste au sein même de leur entreprise. Ce temps de récupération leur permettrait de tenir le coup lors de leurs longues journées de travail. En effet, malgré que le droit du travail chinois prévoit un maximum de 44 heures par semaine, la Fédération internationale des droits de l’Homme pointe du doigt les industries chinoises. Dans chaque usine visitée par la FIDH, on observe plutôt une moyenne de 60 heures par semaine. Ce qui est bien au-dessus de ce que la loi permet actuellement. De cette manière nous pouvons peut-être avoir quelques éléments de réponse sur la différence flagrante de temps de sommeil entre l’Asie et l’Occident. Il y aurait dans un premier temps des horaires de travail plus soutenus, et de l’autre des courtes siestes durant la journée permettant aux employés de se contenter de moins d’heures de sommeil en moyenne qu’en Europe et ainsi augmenter en productivité.

Et en Occident ?

Malgré une Belgique et une France encore réfractaires à la pratique de la sieste dans le monde de l’entreprise, celle-ci semble néanmoins gagner en popularité partout ailleurs. Naturellement, les premières multinationales à la mettre en avant sont les GAFA, qui ont trouvé là un moyen de récupération rapide pour leurs employés, et commencent à mettre en place des endroits dédiés au repos au sein même de leurs locaux. Cette initiative bénéficie aux entreprises dans le sens où leurs employés peuvent librement se reposer lorsque la fatigue s’accumule, et non continuer à travailler de manière inefficace. Cela a aussi pour effet, contrairement aux objectifs de l’Espagne, d’allonger la journée de travail. Du côté des collaborateurs, cela permet de briser le tabou du manque de sommeil sur le lieu de travail et de ne plus être vus comme des paresseux lorsque l’énergie fait défaut. L’idée en a conquis plus d’un, mais ne fait pas encore l’unanimité. Pourquoi ? Il s’agit probablement d’une question de perception. Comme précisait le docteur Eric Mullens, somnologue ; “dans notre culture, la sieste est discréditée et considérée comme une perte de temps.”

Une pratique émergente…

J’ai également pu découvrir, au gré de mes recherches, une pratique possédant des racines très anciennes et refaisant surface dans notre monde en plein essor de productivité : le sommeil polyphasique. Derrière ce nom se cache une façon de repenser notre temps de sommeil, utilisée initialement par les chasseurs-cueilleurs, ensuite par les navigateurs lors de longs voyages en individuel afin de ne pas dériver pendant leur nuit, et même par certains soldats en temps de guerre afin d’être alerte le plus longtemps possible. 2 types de sommeil polyphasique ont retenu mon attention ; le sommeil « Uberman » et « Everyman ». Le premier fragmente le temps de sommeil en une petite nuit et 3 siestes. Le second, encore utilisé de nos jours par les personnes traversant les océans en solo avec un voilier, supprime totalement la notion de nuit et découpe notre sommeil en 6 siestes par jour.

Présentation

Ce type de pratique permet donc de couper notre nuit de sommeil habituelle en différentes périodes de récupération étalées dans la journée. Allant de courtes siestes de 20 minutes toutes les 4 heures pour la méthode dite de « Uberman » à une nuit de 4h suivie de 3 siestes de 20 minutes espacées dans la journée pour la méthode « Everyman », il y en a pour tous les goûts. A noter qu’une grande partie de la population mondiale pratique déjà le sommeil biphasique, où la seconde phase de sommeil est tout simplement la sieste de milieu de journée. Attention cependant, la méthode « Uberman » ne semblerait pas appropriée pour tenir sur le long terme, utilisée uniquement pour des conditions extrêmes telles que la survie en pleine nature. Etant donné le peu de publications scientifiques publiées sur le sommeil polyphasique, il faut lire avec attention les résultats précédents. Pour ce qui est de la méthode « Everyman », elle semble convenir à ses utilisateurs et permet de fonctionner normalement avec seulement 4 à 5 heures de sommeil. Comment ? Lors de la période d’adaptation qui varie d’une à trois semaines selon les cas, le corps semble avoir du mal à récupérer avec des siestes de 20 à 30 minutes. Mais en prolongeant l’expérience, le corps est contraint à passer directement en sommeil paradoxal, partie la plus régénératrice du sommeil, afin de maximiser la récupération. C’est de cette manière que Nikola Tesla, Thomas Edison ou encore Leonard De Vinci devaient probablement gérer leur temps de sommeil. Cette pratique encore méconnue, qui en a pourtant déjà convaincu plus d’un, serait-elle une solution pour les travailleurs en manque de sommeil n’ayant pas l’occasion d’y allouer plus de temps ?

En conclusion

Nombreux sont les mythes sur le sommeil, et nous avons pu découvrir que la plupart trouvaient leurs racines dans des faits bien réels, mais souvent exagérés. Nos observations tendent à montrer que l’ensemble de la population tend à diminuer son temps de sommeil, nettement en-dessous des recommandations de la NSF, qui nous met en garde contre les conséquences de ce mode de vie. Parallèlement, de nouvelles pratiques émergent et la sieste est remise en avant afin de combler cette privation chronique de sommeil, principalement dans les locaux des grandes entreprises. Nous pouvons encore espérer des améliorations dans les années à venir tant les enjeux sur le sommeil sont importants pour le bien-être et le développement de nos sociétés.

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