2605 meurtres, tel était le triste record connu à New-York rien que pour 1990. A cette époque, la Big Apple n’avait pas la belle réputation dont elle jouit de nos jours. La ville comptait parmi les plus dangereuses du pays avec un taux de criminalité jusqu’alors jamais atteint. Comment en l’espace d’une dizaine d’années à peine la ville s’est-elle métamorphosée ? Ce présent article invite le lecteur à se plonger dans une partie de notre histoire fort proche et pourtant méconnue.

Tandis que la ville comptait parmi les plus dangereuses du pays, le candidat à la mairie, Rudolph Giuliani, promettait de réduire considérablement le taux de criminalité et d’en faire un exemple. La promesse étant séduisante, le républicain parvint à battre l’ancien maire démocrate, David Dinkins, et devint dès lors le 107ème maire de New-York.

Sous son mandat, Giuliani mit en place une politique portant le nom de « Quality-Of-Life ». Celle-ci fut basée sur deux concepts clés : la tolérance zéro et la théorie de la vitre brisée (Broken Windows). Cette théorie fut développée en 1982 par James Wilson et Georges Kelling, et repose sur l’idée selon laquelle les crimes graves ne seraient que l’aboutissement d’un enchainement d’incivilités et délits mineurs. Le maire lui-même résume cette théorie dans une conférence de presse datant du 24 février 1998 :

 « […]Nous avons fait de la théorie de la « Vitre Brisée » une partie intégrale de notre stratégie d’application de la loi. Cette théorie stipule que les petites choses comptent. Comme James Q. Wilson le décrit, “Si la vitre d’une usine ou d’un bureau est cassée, les passants la regardant vont conclure que personne ne s’y intéresse ou que personne ne sen charge. Avec le temps, certains vont commencer à lancer des pierres pour casser plus de vitres. Bientôt toutes les vitres seront brisées, et maintenant les passants vont penser que non seulement personne n’est en charge du bâtiment, mais personne n’est en charge de la rue sur laquelle il est situé. Donc, de plus en plus de citoyens vont abandonner la rue à ceux qu’ils supposent rôder. De petits troubles mènent à des plus grands, et peut-être même aux crimes plus graves. » […] Il y a un continuum du désordre. Evidemment, le meurtre et le graffiti sont deux crimes forts différents. Mais ils font partie du même continuum, et un climat qui en tolère un est plus susceptible de tolérer l’autre. »

L’objectif est clair, il faut punir sévèrement les plus petits crimes afin de se prémunir d’un cercle vicieux de délinquance qui aboutirait à une situation tout à fait chaotique.

La naissance d’un nouvel outil contre le crime

Nommé à la tête du New York Police Department (NYPD), William Bratton sera l’un des artisans de cette politique de « Quality-Of-Life ». Un véritable plan d’attaque va naître au sein des forces de l’ordre grâce à un outil novateur jamais utilisé dans l’histoire des forces de police : CompStat.

CompStat était à la base une idée assez simple d’un ancien officier de police : Jack Maple. Ce-dernier patrouillait dans les lignes de métros dans les années 1980. A l’époque, ces lieux étaient réputés pour être les endroits les plus dangereux de la ville. Maple ne supportant plus cette situation, il créa ce qu’il appelait alors the Charts of the future (les Graphes du Future). Voici comment ce dernier expliquait sa procédure : « Je les ai appelé les Graphes du Future. Sur 55 pieds d’espace mural, j’ai cartographié chaque gare dans la ville de NYC et chaque train. Ensuite, j’ai utilisé des crayons pour marquer chaque crime violent, vol et vol violent qui s’y produit. J’ai cartographié les crimes résolus et les non résolus ».

Avant l’élection de Giuliani, Bratton connaissait déjà Maple et ses cartes. Lorsqu’il fut promu, c’est tout naturellement que le chef du NYPD fit appel à son ancien collègue pour travailler avec lui et développer son idée. Les informations sur la criminalité étant bien trop volumineuses, il fallut passer à un système numérique. C’est alors qu’il fut décidé de donner à cet outil le nom de CompStat faisant référence à Computer Statistics et Comparative Statistics.

En pratique, les bases de données créées par CompStat étaient quotidiennement mises à jour. Il était alors bien plus facile d’identifier et de localiser en continu les crimes et de pouvoir développer des stratégies efficaces pour les combattre. Il ne s’agissait plus de répondre seulement à l’appel suite à un crime, mais de mettre en place des tactiques de prévention. Ces prises de décision n’émanaient pas du sommet de la hiérarchie mais bien des commandants de quartiers. CompStat se révélant être en réalité un formidable outil de partage d’information. Des réunions se déroulaient chaque semaine dans le but d’identifier les différents crimes, de dégager des tendances et bien entendu, de trouver des solutions.

Cette décentralisation des décisions permit un élan de motivation au sein des forces de l’ordre. Lou Anemone, ancien chef de département du NYPD disait: « Il y avait une nouvelle confiance placée dans les commandants de quartier. CompStat était un moyen pour les quartiers généraux de supporter les commandants de quartier à atteindre les objectifs du NYPD. CompStat était comme un coup d’adrénaline au cœur du NYPD et même les policiers les plus sceptiques commencèrent à voir qu’ils pouvaient faire la différence ».

Les résultats ne se firent pas attendre. En l’espace de 7 ans, ce n’est pas moins de 20 000 policiers supplémentaires qui furent engagés pour renforcer la sécurité.  Au sortir des années 1990, New-York connut la plus grande baisse de criminalité de son histoire. Une dizaine d’années à peine aura suffi pour que les crimes violents et les crimes contre les biens baissent de 56% et 65% respectivement. Des chiffres nettement supérieurs à la tendance moyenne du pays (28% et 26% pour ces deux mêmes catégories). New-York devint une ville comptant parmi les plus sûres du pays. Cette dégringolade de la criminalité fut également accompagnée d’une métamorphose de certains quartiers. Times Square en étant l’exemple le plus probant. Autrefois malfamée, la place s’est transformée en une référence touristique chic et trendy.

NYC_2.1

Une politique efficace et juste ?

Les critiques et les doutes sur la véritable efficacité de la politique de Quality-Of-Life furent nombreuses. Le principal reproche fait à l’administration Giuliani est un biais racial à l’égard des forces policières. En effet, il semblerait que ce soient principalement les minorités qui aient souffert de cette politique. 90% des arrestations dans le cadre de la politique de tolérance zéro seraient des noirs et des hispaniques pour l’année 1999. Dès lors, la question était de savoir si oui ou non CompStat répertoriait de manière objective la criminalité ou bien si seulement quelques quartiers étaient particulièrement visés ?

Une autre critique fait référence au contexte dans lequel s’est déroulée cette baisse de la criminalité. En effet, à l’époque l’économie américaine était en pleine reprise suite aux grandes récessions marquant les années 1980. Entre 1990 et 1999, le taux de chômage aux Etats-Unis connut une baisse de 25%. Dès lors, beaucoup ont douté de la véritable efficacité de la vitre brisée. Les résultats n’étant que la conséquence logique d’un pays renouant avec une croissance stable sur près de 10 années.

NYC_1

Dans le but de pouvoir y répondre, bon nombre d’études furent réalisées. Notamment celle datant de 2002 de Hope Corman et Naci Mocan du National Bureau of Economic Research intitulée : « Carrots, Sticks and Broken Windows ». Dans leur étude, les auteurs ont cherché à savoir quelles étaient les vraies causes de cette chute de la criminalité. Pour ce faire, ils se sont basés sur des variables économiques (taux de chômage, salaire minimum) et les mesures de dissuasion (arrestations, forces de police, population carcérale). Suite à l’implémentation d’un modèle économétrique, ils concluent que ce sont les mesures de dissuasion qui sont les éléments clés de cette baisse de criminalité. Les variables économiques, quant à elles, y jouent un rôle moins significatif.

Les débuts de la Smart City ?

CompStat, c’est-à-dire la collecte et l’analyse d’informations, a permis d’améliorer la vie des citoyens de New-York. A l’époque, sans même s’en rendre véritablement compte, l’administration Giuliani posait alors les bases de ce que serait aujourd’hui les Smart Cities. Ce concept est fort large et les définitions varient selon le contexte des villes elles-mêmes. Néanmoins, les Smart Cities ont en commun qu’elles reposent sur l’idée de durabilité (pollution, énergie, ressources,…) et d’inclusion (santé, éducation, sécurité,…). Leur objectif est l’amélioration de la qualité de vie de leurs citoyens. Pour ce faire, la Smart City a recourt aux technologies de l’information et de la communication (TIC). Celles-ci font référence au monde du numérique. C’est-à-dire, le matériel informatique, l’internet, les logiciels, les télécommunications, le traitement de données, etc. CompStat entre très clairement dans cette optique. Si son objectif était de type sécuritaire, son champ d’application est bien plus large. Il aura permis de mettre en évidence l’importance de l’analyse de données en continu. Grâce à cette première application du concept de Smart City, New-York fait figure d’exemple mondial. Son ancienne réputation n’étant plus qu’un vieux souvenir, elle a su redorer son blason devenant la ville luxueuse et touristique que chacun connait aujourd’hui.

LEAVE A REPLY