Vous avez très certainement déjà entendu parler de crypto-monnaies célèbres, telles que le Bitcoin, l’Ethereum ou bien encore le Ripple, les 3 plus grosses capitalisation sur le marché des crypto-monnaies. En effet, à elles seules, ces 3 crypto-monnaies représentent plus de 110 milliards de dollars de capitalisation. En revanche, ce que vous ne savez peut-être pas, c’est qu’aujourd’hui, tous les jours des nouvelles crypto-monnaies font leur apparition sur le marché. A l’heure où j’écris cet article, d’après coinmarketcap.com, il existe 1159 monnaies virtuelles dans le monde, soit 311 de plus qu’il y a à peine un mois où j’ai commencé mes recherches. Plus de 2,2 milliards de dollars d’investissements ont été levés via des Initial Coin Offerings (ICO) rien que depuis le début de l’année. Une occasion pour nous de vous faire plonger dans ce système financier opaque qui offre des rendements invraisemblables pour une prise de risque inouïe…

Pour mieux se situer dans les ICO, il faut d’abord commencer par analyser le débat qui prend place depuis des années sur la valorisation du Bitcoin. En effet, comment peut-on valoriser une crypto-monnaie ? Les méthodes de valorisation classiques sont basées sur l’actualisation des cash-flows futurs. Or, le Bitcoin ne rapporte pas de cash-flows, ni de dividendes et de ce fait cette méthode de valorisation ne s’applique pas. Ainsi, le Bitcoin se rapproche davantage d’une commodité telle que l’or, car son cours dépend uniquement de l’offre et de la demande du marché. Mais là encore, contrairement à l’or, les crypto-monnaies n’ont aucune valeur intrinsèque.

Néanmoins, un autre argument a vu le jour depuis quelques années, qui consiste à dire qu’en investissant dans une crypto-monnaie, on n’investit pas tant dans la monnaie en elle-même, que dans la technologie sous-jacente à cette monnaie. Or, un détenteur du Bitcoin n’a aucun droit sur la technologie Blockchain qui est d’ailleurs Open Source, et n’en retire par conséquent aucun bénéfice. Cependant, c’est avec cet argument que l’idée des ICO prend tout son sens…

Qu’est-ce qu’une ICO ?

Une ICO est fortement semblable à une introduction en bourse, une IPO (Initial Public Offering), d’où l’analogie des noms. Il s’agit d’une toute nouvelle méthode de levée des fonds pour des startups actives dans les crypto-monnaies. Les investisseurs reçoivent des « tokens », des unités de crypto-monnaie nouvellement créés en échange de leurs capitaux. Ainsi, la crypto-monnaie devient de facto apparentée à une unité de capital sans droit de vote et sans droit aux dividendes, dans un projet de startup. Néanmoins, il importe de préciser qu’un détenteur d’un token n’est pas actionnaire dans le sens stricto sensu du terme et n’a par conséquent pas les mêmes droits, ou protections légales qu’un investisseur classique. En effet, un token n’est pas une unité de capital, mais un hybride virtuel entre une action et une monnaie. De plus, contrairement à une IPO, une ICO n’a pas d’intermédiaires professionnels et n’est pas sujette à une régulation aussi stricte.

Ce qui change aujourd’hui, c’est qu’il ne faut plus nécessairement être une startup de crypto-monnaie pour organiser son ICO. Tout ce qu’il suffit de faire, c’est de créer sa propre monnaie virtuelle en utilisant une technologie existante basée sur la Blackchain. Ainsi, de nombreuses start-ups ont décidé de lever des fonds par le biais d’une ICO et afin de rendre ces ICO plus attractive, certaines startups ont incorporé leur crypto-monnaie comme seul moyen de payement sur leur site de vente de biens ou services. Il ne s’agit pas d’un impératif, mais ça aide à augmenter la demande pour sa crypto-monnaie et à favorise ainsi son appréciation.

Ainsi, les tokens deviennent tant un moyen de paiement qu’un outil d’investissement, ce qui augmente leur liquidité et leur valeur intrinsèque. L’argument de base qui régit le marché des ICO est que le Bitcoin ne valait que 0,003 USD à son lancement et il vaut 5700 USD aujourd’hui. Forcément, l’avantage du Bitcoin réside dans le fait qu’il existe à présent de nombreux commerces qui l’acceptent en guise de paiement. Or, il est peu probable que les 1159 crypto-monnaies existantes soient in fine acceptées partout. C’est pourquoi, le fait de les présenter tant comme une unité de capital qu’un moyen de paiement sur certaines plateformes Internet augmente leur attractivité et rassure les investisseurs.

Le financement 3.0

Vous l’avez sans doute compris, les ICO sont devenues le moyen de financement le plus simple et autonome qui existe à ce jour. Initialement, les startups pouvaient uniquement s’adresser à des fonds de capital-risque (Venture Capital) ou à des Angel Investors, afin de s’assurer du financement. Or, ces derniers prennent une part de capital très importante dans la startup et laissent très peu d’autonomie dans la gestion du projet. Ce sont les premiers investisseurs qui prennent les plus gros risques et de ce fait, ils demandent à être largement compensés, ce qui fait qu’ils prennent la part de lion dans les projets qu’ils financent et laissent très peu de rendement aux investisseurs futurs.

Arrive ensuite le Financement Participatif (Crowdfunding) qui consiste à s’adresser à un public plus large et moins professionnel afin d’investir dans des petites parts de la startup. Il s’agit de ce qu’on peut appeler le financement 2.0 qui s’est caractérisé par l’apparition d’une multitude de plateformes Internet qui proposent ce service. Ces plateformes se veulent être assez sûres pour des investisseurs non qualifiés grâce à une sélection des projets à l’entrée, via l‘étude des business plans et des entretiens avec les équipes des projets. Néanmoins, victimes de leur succès, la compétition sur ces plateformes est devenue telle qu’il devient très difficile de se démarquer face aux autres projets et de ce fait, le financement se fait plus rare. De plus, ces plateformes prennent systématiquement 5 à 15% de commission pour toute levée de fonds réussie. Une somme qui n’est certainement pas négligeable pour les initiateurs des projets !

Finalement, les ICO apportent une alternative intéressante étant donné que l’équipe à l’origine du projet garde le contrôle de la gestion ainsi que l’entièreté des fonds récoltés. De plus, les ICO suivent le même schéma que le Financement Participatif avec une somme bien définie qui doit être levée et au cas où la somme n’est pas atteinte, l’argent est remboursé aux investisseurs. Cependant, une ICO ne nécessite pas autant de documentation qu’une levée de fonds classique. En effet, il suffit simplement d’exposer son projet dans ce qu’on appelle un « Whitepaper ». Il s’agit d’un prospectus informatif publié sur un site Internet accessible à tous et qui détaille l’objectif du projet, l’emploi des fonds et le parcours de l’équipe. Cependant, l’entreprise qui lève des fonds ne se trouve pas obligée de faire auditer son business plan ou même de prouver que l’information fournie soit exacte, ce qui laisse une très grande place à de la tromperie ou même de la fraude.

Et pour cause, la Security Exchange Commission (SEC) a commencé à sérieusement analyser les crypto-monnaies et à punir des fraudes potentielles. Récemment, la SEC a ouvert des enquêtes sur plusieurs crypto-monnaies frauduleuses basées sur des pyramides de Ponzi, où l’argent des investisseurs n’était en réalité pas du tout investi dans des projets ou des actifs que l’ICO prétendait promouvoir. D’autres enquêtes ont été ouvertes sur des diffusions de fausses nouvelles (pump and dump) où des personnes à l’origine des ICO annonçaient des performances enjolivées de leur projet où même des suscriptions largement au-dessus des investissements réels.  

Une bulle qui s’auto-nourrit…

Mais alors avec autant d’innovations et de crypto-monnaies émises sur le marché quotidiennement on peut se demander comment cela se fait-il que le Bitcoin et les autres monnaies plus « classiques » aient connu une telle envolée. La raison réside dans l’astuce très subtile qui différencie une IPO d’une ICO sur le plan légal.

En effet, lors d’une ICO, il n’y a absolument aucun transfert de monnaie fiduciaire. Tous les transferts de capitaux se font via des crypto-monnaies existantes, telles que le Bitcoin ou l’Ethereum. C’est ce qu’on appelle un « coin swap ». Les investisseurs doivent d’abord acheter une crypto-monnaie existante qui soit acceptée par l’émetteur de la nouvelle crypto-monnaie afin de pouvoir l’échanger contre des nouveaux tokens. C’est cette astuce qui permet aux leveurs de fonds de rester à l’abri des régulateurs.

Typiquement, le Bitcoin, l’Ethereum, le Ripple et le Litecoin sont considérées comme les crypto-monnaies les plus sûres et le plus facilement convertibles en monnaies fiduciaires. De ce fait, ce sont elles qui sont les plus prisées dans le cadre des ICO. Ainsi, on peut très clairement voir qu’avec 311 nouvelles ICO en à peine un mois, la demande pour les crypto-monnaies majeures ne fait que croitre, ce qui pousse leur valorisation à la hausse. Toutefois, cette forte demande reste incertaine compte tenu du fait que les ICO n’ont absolument aucun cadre légal dans le monde.

En effet, si une startup procédant à une ICO acceptait ne serait-ce qu’un dollar en échange de son token, l’opération serait de facto considérée comme une levée de fonds illégale, ce qui entrainerait des poursuites pénales de la part des autorités. Les ICO font partie de la zone grise du droit financier. Personne ne sait très bien comment les traiter, tandis que les régulateurs sont encore au tout début de l’élaboration du cadre légal pour les crypto-monnaies.

Pour mieux se rendre compte de l’importance des ICO pour la valorisation du marché des crypto-monnaies dans son ensemble, il suffit d’observer la situation du marché depuis septembre 2017. En effet, dans les premiers jours du mois de septembre, la Chine a déclaré les ICO illégales et les a interdites sur son territoire, ce qui a provoqué une chute allant jusqu’à 60% dans les valeurs des crypto-monnaies. Quelques semaines plus tard, suivant les rumeurs d’un renversement de cette décision, les valeurs des crypto-monnaies majeures se sont envolées de plus de 75% atteignant ainsi leurs plus hauts niveaux historiques.

Un vent de crise Dot-com

Dans les années ’90, les marchés financiers ont connu une configuration similaire avec les entreprises Internet. On plaisante en disant qu’il suffisait d’avoir un « .com » dans son nom afin de pouvoir avoir facilement accès à des fonds et trouver des personnes intéressées de procéder à votre introduction en bourse. Il n’était nullement nécessaire de montrer un modèle de business solide ou même d’avoir une situation financière stable, tellement les investisseurs étaient sûrs que toutes ces entreprises allaient devenir des géants mondiaux dans un avenir très proche. C’est pourquoi, bien souvent, les cours des actions de ces entreprises doublaient durant les toutes premières heures de cotation. Néanmoins, près de 80% de ces entreprises ont fait faillite dans les 15 ans qui ont suivi.

Similairement aux entreprises Dot-com, la grande majorité des crypto-monnaies va disparaître dans les années qui vont suivre. De plus en plus de cas de fraude vont apparaître à la lumière du jour, des erreurs de gestion vont s’accumuler, des procédures de faillite vont être lancées et de nombreux investisseurs perdront leur fonds. Etant donné que les cours des crypto-monnaies sont fortement corrélés entre eux (une situation également présente lors de la crise Dot-com), même les crypto-monnaies les plus solides et les plus fortement capitalisées vont subir des répercutions importantes et une baisse de confiance des investisseurs. Ainsi, c’est tout le système des crypto-monnaies qui va être ébranlé.

Récemment, Vitalik Buterin, le fondateur de l’Ethereum a appelé à une plus grande vigilance face aux ICO, car selon lui le marché est actuellement en plein milieu d’une bulle spéculative. Selon lui, les valorisations sont devenues beaucoup trop élevées et ne correspondent plus aux réalités des projets. De plus, grâce aux ICO les projets lèvent bien plus de fonds que ce dont ils ont besoin et parfois même plus que ce que leur valorisation justifierait. Ceci encourage une gestion de la trésorerie plus hasardeuse et une dilapidation des fonds des investisseurs.

En conclusion

Globalement, on peut conclure que le système des ICO est une bonne chose pour le milieu des start-ups et du financement participatif. En effet, les levées de fonds en deviennent plus efficaces grâce au nombre réduit d’intermédiaires tandis que le contrôle des projets reste entre les mains des fondateurs. De plus, grâce aux ICO, les rendements les plus élevés liés aux fortes croissances observées lors du lancement des projets, sont largement plus diffus à travers une multitude d’investisseurs et ne sont plus entièrement captés par des Fonds de Capital Risque.

Cependant, nous pouvons également voir qu’une bulle spéculative est en train de se former avec des investisseurs non qualifiés qui spéculent sur une hausse infinie des valeurs liées aux crypto-monnaies sans analyser la valorisation des projets. De plus, avec plus de 1159 crypto-monnaies et des nouvelles crypto-monnaies qui apparaissent chaque jour, nombreuses d’entre elles ont peu de chances de survivre sur le long terme. Cependant, il devient de plus en plus clair que comme dans le cas de la crise des Dot-com, les crypto-monnaies qui survivront à l’éclatement de cette bulle vont devenir des géants de demain.

L’autre aspect important dans les ICO réside dans la régulation. A défaut d’être complètement interdites par les gouvernements, on peut facilement imaginer que les ICO s’apparenteront davantage aux IPO afin d’offrir une meilleure protection aux investisseurs. Ainsi, le cadre légal risque de devenir tellement strict que les startups se verront obligées d’abandonner cette nouvelle option de financement. Cela aura pour conséquence une basse massive dans la demande des crypto-monnaies classiques, telles que le Bitcoin, résultant en une forte dépréciation des prix.

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