Sous l’effet de trois phénomènes fondamentaux du XVIIIe siècle, à savoir, la révolution industrielle, la consommation de masse et les guerres, on est arrivé à un monde du XXe siècle asphyxié, caractérisé par un épuisement et une dégradation des ressources naturelles. C’est pourquoi Luke Georghiou, professeur à la Manchester Business School et vice-président pour la recherche et l’innovation à l’Université de Manchester,  a dit : « Il est probable que l’ère de l’innovation tirée par la consommation touche à sa fin et que nous entrions dans celle de l’innovation tirée par les enjeux sociétaux » en parlant de l’innovation du 21ème siècle.

Hicham Attouch, professeur à l’Université Mohammed V de Rabat et président du Forum des Économistes Marocains (FEM), de sa part, a expliqué que pour entrer dans l’ère de l’innovation tirée par les enjeux sociétaux, il y a deux dynamiques fondamentales en économie qu’il faut prendre en considération et qui sont indissociables : il y a l’économie sociale et solidaire et l’économie verte ou autrement dit la croissance durable.

Dans le présent article, nous essayerons de nous pencher sur l’économie verte au Maroc, du fait que l’économie verte permet la convergence entre plusieurs piliers du développement durable à savoir les piliers social, économique et environnemental et le choix du Maroc a été fait parce qu’il s’agit d’un pays qui a organisé la Conférence de Marrakech en 2001 (COP7) et la COP 22 dans la même ville en 2016, ce qui rend impérative la question de savoir la place de l’économie verte au Maroc, les différentes politiques vertes au Maroc et surtout la nécessité d’essayer de les évaluer, avant de parler de la croissance verte inclusive au royaume comme ouverture en conclusion.

Rappelons que selon un rapport de la Commission Économique pour l’Afrique de l’Organisation des Nations Unies (UNECA) sur l’économie verte au Maroc, on a une économie, où l’agriculture qui contribue à hauteur de 15% au PIB est caractérisée par une forte vulnérabilité aux changements climatiques étant donné qu’elle est essentiellement pluviale, preuve en est la forte corrélation entre la croissance et la pluviométrie et qui est claire à travers la volatilité de la croissance entre une année caractérisée par une forte pluviométrie  et une autre par la sécheresse. La pêche, au surplus, a des répercussions sur l’environnement. Selon le même rapport, au Maroc il y a une surexploitation des principales espèces. Au niveau de l’exploitation forestière, le prélèvement du bois dépasse de trois fois le potentiel de la forêt. Ce sont donc tous des éléments qui tirent la sonnette d’alarme et nécessitent un remède qui n’est autre que l’économie verte.

Économie verte dans le contexte marocain

Au Maroc, sur le plan institutionnel, depuis 2013 (depuis le gouvernement Benkirane II), cinq ministères sont concernés par l’économie verte et par le développement durable (dans son sens large) : le Ministère de l’Agriculture et de la Pêche maritime, le Ministère de l’Énergie, des Mines, de l’Eau et de l’Environnement (doté de deux ministères délégués) et le Ministère de l’Artisanat, de l’Économie sociale et solidaire. Par ailleurs, le Maroc dispose d’institutions et de conseils qui permettent la concertation et la participation des parties prenantes à la prise de décision environnementale (le Conseil national de l’environnement, le Conseil supérieur de l’eau et du climat, le Conseil supérieur de l’aménagement du territoire, le Conseil économique, social et environnemental, etc.).

Sur le plan juridique, l’aspect de la protection de l’environnement et du développement durable est également présent constitutionnellement à travers trois articles principaux, à savoir les articles 31, 71 et 152. Il y a également la promulgation de plusieurs lois environnementales, dont on cite à titre d’exemples : la loi 12-03 sur les études d’impact environnemental, la loi 28-00 sur la gestion des déchets, la loi 13-09 sur les énergies renouvelables, la loi 47-09 sur l’efficacité énergétique, la loi sur la pollution de l’air, la loi sur l’eau, la loi-cadre 99-12 portant Charte de l’environnement et du développement durable, etc.

Après une préparation du terrain sur les plans institutionnel et juridique dans le pays, il paraît nécessaire de voir les politiques publiques à présent.

Politiques vertes au Maroc 

Concernant les politiques publiques entreprises pour la promotion de l’économie verte au Maroc, on peut dire que le contexte marocain est favorable à la mise en place d’une économie verte comme l’indique le Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) dans un rapport publié en 2012 sur l’économie verte, surtout lorsqu’on défile les green policies menées par le pays dans ses stratégies à savoir le Plan Maroc Vert pour l’agriculture lancé en 2008, le Programme national d’économie d’eau d’irrigation pour la gestion des eaux, le Programme national des déchets ménagers et assimilés pour la gestion des déchets, Efficacité énergétique (2030), le Plan Solaire Marocain (2020), le Programme Marocain Intégré de l’Energie Eolienne (2020), … etc.

Rappelons que des avancées importantes ont été faites concernant les énergies renouvelables au Maroc. On cite l’énergie éolienne à titre d’exemple, à travers le parc éolien de Tarfaya à 30 km du sud de la ville de Tarfaya, qui est entré en service fin 2014 et qui a été anciennement le plus grand parc éolien de l’Afrique, détrôné par un projet au Kenya. Il s’agit d’un parc ayant demandé plus de deux ans de travaux, 700 employés et un investissement de 450 millions d’euro (financé par la Banque Populaire, la BMCE et Attijariwafa Bank). Sans oublier l’opération « Noor », faisant partie du Plan Solaire Marocain et confiée à l’Agence Marocaine de l’Energie Solaire (MASEN), entrée en service en février 2016 près de la ville de Ouarzazate et classée 7ème centrale solaire thermodynamique la plus grande au monde. Concernant la première centrale « Noor I » à Ouarzazate, elle a nécessité́ un investissement de 600 millions d’euro (financé par l’Agence Française du Développement (AFD), la Banque Européenne d’Investissement (BEI) et la banque allemande KfW) et a été construite par une entreprise saoudienne.

Concernant le secteur de l’énergie, selon le tableau de bord sectoriel de la Direction des Etudes et des Prévisions Financières du Ministère de l’Economie et des Finances publié en Mai 2015, il contribue à hauteur de 2,7% du total des valeurs ajoutées aux prix courants et emploi directement plus de 37,9 milliers de personnes soit 0,4% de la population active occupée.

Classements du Maroc au niveau international 

Ainsi, le Maroc a été classé premier au monde arabe selon l’indice AFEX-2015 (Arab Future Energy Index) des énergies renouvelables et mêmement dans lutte contre le réchauffement climatique en Afrique et dans le monde arabe en 2014. De plus, le pays a été classé 59ème au niveau mondial en 2016 dans l’Indice de Performance de l’Architecture énergétique mondiale, qui classe les systèmes énergétiques des pays selon des critères économiques, environnementaux et de sécurité énergétique. De surcroit, le royaume est 81er sur 178 pays en 2014 dans l’Indice de Performance Environnemental (IPE) publié par les chercheurs des universités Américaines Yale et Columbia et qui permet d’évaluer l’efficacité des politiques environnementales.

Evaluation de la situation sur place…

Plusieurs rapports d’évaluation ont été fait concernant les politiques vertes au Maroc. Il existe six secteurs principaux de l’économie verte, à savoir, les énergies renouvelables, les moyens de transport, la gestion des déchets, la gestion de l’eau, la construction écologique et l’aménagement du territoire.

Au niveau étatique, il y a uniquement deux des six secteurs précédents où le travail a été remarquable qui sont le secteur des énergies renouvelables et celui de la gestion des eaux. Concernant ce dernier créneau, le Maroc est, selon un rapport du Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) publié en 2015 sur la gestion des eaux, un modèle régional et continental dans le domaine de la gestion des eaux. Cependant, concernant les moyens de transport, si on prend le transport électrique comme exemple, cela laisse à désirer. Mis à part l’amélioration de quelques services comme le transport collectif à travers deux exemples orphelins qui sont le tramway reliant Rabat à Salé et le tramway de Casablanca, rien n’a été fait à ce sujet au royaume. Relativement à la gestion des déchets, même son de cloche. Selon une enquête réalisée par le Haut-Commissariat au Plan (HCP) sur la perception des citoyens de la réalisation des objectifs de développement durable (ODD) par le Maroc, pas moins de 65% des Marocains déplorent la gestion des déchets dans le pays, autrement dit le Maroc est loin des attentes de ses citoyens. Pareillement, il est toujours loin des objectifs tracés dans son programme national des déchets ménagers (PNDM) lancé en 2008. En effet, selon l’hebdomadaire français l’Usine nouvelle seuls 48% des objectifs ont été atteints à ce jour se traduisant par seulement 48% de déchets enfouis dans des décharges aux normes environnementales. Supplémentairement, au Maroc, malheureusement, on est toujours dans le cadre de l’architecture classique où le béton est très utilisé. De ce fait, la construction écologique ne sort pas du lot du retard enregistré précédemment, malgré le fait qu’elle se caractérise par un coût moindre, fait l’objet de moins de pollution et offre plus d’économie d’énergie. Selon Layla Skali (2013), présidente de l’Association marocaine pour le développement de l’architecture écologique, il y a deux entraves majeures au développement de l’architecture écologique au Maroc. D’abord les architectes et les bureaux d’études ne sont pas assez qualifiés et ne maitrisent pas certains concepts de cette architecture mis à part quelques exceptions. Ensuite, il y a un manque de formation d’architectes dans ce domaine. À propos de l’aménagement du territoire, parfois la coïncidence et l’ironie du sort veulent la cohabitation entre les moyens de transport écologiques, à l’instar des tramways et les déchets juste à côté. Ceci a été remarqué dans pas mal de stations des deux tramways existants actuellement dans le pays et dans ce sens les collectivités locales et territoriales ont du travail à faire et un effort à fournir.

Pour conclure…

Une chose est sûre, s’il y a une forte mobilisation et un consensus pour la préservation de l’environnement au niveau national et international pour pouvoir assurer un développement durable, c’est à travers l’économie verte que ça se fera. Or, de ce qui est de l’intérêt pour l’économie verte, il doit subsister en dehors de l’organisation des événements grandioses comme la COP22 contrairement au silence total (ou presque) qui s’en est suivi.

Nonobstant, traiter le sujet de l’économie verte au Maroc nous mène à questionner la croissance verte inclusive marocaine, comme ouverture possible pour cet article, car il s’agit d’un des droits de l’homme les plus fondamentaux et d’un élément essentiel du développement qui touche l’Homme. Nous devons partir du principe que la croissance doit être inclusive sous toutes ses formes, qu’elle soit verte ou non.

Or, au Maroc nous sommes toujours en retard. Preuve en est la 45ème place que le pays occupe dans le classement de 79 économies en développement en termes de croissance et de développement inclusifs, selon un rapport publié en Janvier 2017 par le Forum économique mondial (WEF). On parle dans ce cas là d’une économie où la répartition des richesses créées laisse à désirer. Selon un rapport de la Commission Économique pour l’Afrique des Nations Unies (UNECA), paru en Octobre 2015, sur la croissance verte inclusive, le Maroc ne dispose pas d’une stratégie globale structurante de l’économie verte inclusive ni d’une feuille de route stratégique globale. Les initiatives qui vont dans ce sens ne répondent qu’à des programmes d’urgence. Pire encore les incitations fiscales permettant de créer des emplois verts manquent.

Ceci nous pousse à nous demander sur la façon avec laquelle l’inclusion se fera au niveau des politiques publiques marocaines prochainement, sous forme d’objectifs smart quantifiables et mesurables permettant par la suite l’évaluation de l’impact de ces politiques par des indicateurs et nous pousse de plus, à nous demander si une vision globale guidera l’ensemble de ces politiques pour encourager la croissance verte inclusive ou au contraire l’inclusion sera reportée jusqu’au nouvel ordre ?

2 COMMENTS

  1. C’est vraiment excellent article, je vous remercie vivement Mr Benhadda de ces différentes informations qui nous donnent une idée globale voir même multidimensionnelle sur la politique énergétique du Royaume, nous espérons que cette politique soit dans sa bonne voie et pris par des personnes qui donnent plus de valeur et de prestige à l’environnement et savent comment suivre et mettre en ouvre cette politique sans influencer négativement la croissance et le développement économique de notre cher pays.

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