Que vaut l’extrême-droite en économie ?

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Lors de toute récession économique qui se respecte, se mettent souvent à fleurir dans les économies bouleversées des extrémismes de tout poil. Les fameuses crises financières de 2008 et de 2010-2011 ne semblent pas avoir échappé à cette tendance, et l’on voit croître ces dernières années en Europe des partis que l’on désigne généralement comme étant d’extrême-gauche ou d’extrême-droite.

De ces deux mouvements, l’extrême-droite donne l’impression de s’imposer plus particulièrement et redessine avec force le paysage politique européen. Au-delà du frisson agréable qu’il procure à ceux qu’Halloween n’impressionne plus, ce phénomène est en droit de soulever deux questions:

1) Quels sont les programmes économiques de l’extrême-droite ?

2) Ces programmes sont-ils réalistes ?

Avant d’initier un léger tour d’horizon de l’extrême-droite européenne, il importe de définir ce qu’est justement l’extrême-droite.

L’extrême-droite est un mouvement anti-progressiste et réactionnaire cultivant une vision idéalisée du passé et d’une certaine forme d’ordre.

D’après le dictionnaire Larousse,  l’extrême-droite se définit comme l’ensemble des mouvements se rattachant à l’idéologie contre-révolutionnaire et récusant aussi bien le libéralisme que le marxisme. De plus, ces mouvements considèrent comme légitime l’emploi de la violence et réclament un régime fort.

L’historien Michel Winock dénombre quant à lui 9 conditions pour qu’une idéologie soit considérée comme étant d’extrême-droite :

  • la haine du présent ;
  • la nostalgie d’un âge d’or ;
  • l’éloge de l’immobilité ;
  • l’anti-individualisme ;
  • l’apologie des sociétés élitaires ;
  • la nostalgie du sacré, religieux ou moral ;
  • la peur du métissage génétique et de l’effondrement démographique ;
  • la censure des mœurs, notamment la liberté sexuelle et l’homosexualité ;
  • et finalement l’anti-intellectualisme.

En bref, l’extrême-droite est un mouvement anti-progressiste et réactionnaire qui craint l’avenir et le changement en général tout en cultivant une vision idéalisée du passé et d’une certaine forme d’ordre. Ainsi, l’on ne verra probablement pas un militant d’extrême-droite camper dans la rue avec son thermos et sa tente Quechua la veille de la sortie de l’Iphone 7. Encore que…

N’étant a priori ni favorable au communisme ni au capitalisme, quel est donc le programme économique d’un mouvement d’extrême-droite ? Cette question, bien que compliquée au niveau théorique, se révèle heureusement grâce aux programmes desdits mouvements.

Dans l’analyse qui va suivre, les partis ont été sélectionnés par leur appartenance à l’extrême-droite et l’importance de leur pouvoir politique au niveau national.

Commençons par le nord de l’Europe et la Finlande qui, bien que célèbre pour sa tolérance et son ouverture d’esprit, a vu la monté en puissance du  parti des « Vrais Finlandais » ou «  Perussuomalaiset » en finnois. Lors des élections législatives de 2015, les « Vrais Finlandais » ont obtenu 38 sièges sur 200 à la Diète nationale ce qui leur a permis de faire parti de l’actuel gouvernement de coalition.

Lorsque l’on consulte leur programme économique, plusieurs choses sautent aux yeux. Au niveau fiscal, la redistribution semble être le but principal avec une augmentation de la taxation sur les hautes fortunes finançant un revenu de base pour les plus démunis. Ce plan se caractérise aussi par une opposition aux subventions et aux exemptions fiscales, jugées excessives. Bien que vague, cette critique laisse poindre un soupçon de démagogie qui se confirme par le projet de révocation de la taxe automobile. Celle-ci aurait pour but de « respecter le droit à la possession d’une voiture et de favoriser la repopulation de la Finlande » (on retrouve la peur de l’effondrement démographique décrite par Winock).

Finalement, les « Vrais Finlandais » proposent une réduction des régulations et des complexités administratives, une proposition que l’on retrouve assez souvent dans les discours d’extrême-droite. Malgré quelques aspects démagogiques, ce programme économique ne s’écarte pas fondamentalement de la ligne des partis dits ‘traditionnels’ et reste parfaitement réaliste.

Le FPÖ nous apprend qu’il est possible de construire un succès politique sans véritable programme économique.

Si l’on s’aventure plus au sud de l’Europe, du côté de l’Autriche, il est difficile d’ignorer le Freiheitliche Partei Österreichs ou Parti de la Liberté d’Autriche (on relèvera la poésie, ainsi que le sens de l’humour) qui s’est rendu célèbre en septembre dernier par une victoire manquée de justesse aux municipales de Vienne. En dépit de ce revers, le FPÖ a obtenu plus de 20% des suffrages aux dernières législatives autrichiennes, probablement le plus haut score récent d’un parti d’extrême-droite au sein de l’Union Européenne.

Avec un pouvoir politique aussi important, il aurait été raisonnable de s’attendre à un programme économique solide et détaillé. Malheureusement, le programme économique de ce parti est aussi vide qu’imprécis. Tout au plus peut on y apprendre que ce mouvement « prône une réduction des impôts (lesquels?), compensée par une baisse des subsides et des redistributions ». Une utilisation efficace des fonds publics est sensée venir compléter le budget nécessaire. Là encore, à chacun le plaisir de s’imaginer comment le FPÖ compte mettre l’administration au pas. Le programme propose tout de même « des aides directes, ainsi que des allégements fiscaux pour les jeunes entrepreneurs autrichiens ». Enfin, « l’infrastructure nationale devra s’adapter aux besoins des nouvelles technologies ».

L’électeur a ainsi tout le loisir de laisser son imagination vagabonder quant aux possibles politiques économiques d’un FPÖ au pouvoir. Grâce à sa vacuité, le FPÖ se révèle moins démagogique que les ‘Vrais Finlandais’ et nous apprend qu’il est possible de construire un succès politique sans véritable programme économique.

Si l’on reste dans le massif des Alpes, il ne faut pas continuer le voyage longtemps pour retomber sur une extrême-droite puissante. La Suisse abrite parmi ses partis l’Union Démocratique du Centre (du centre, vous avez bien lu), parti le mieux représenté au Conseil national. Cette formation a gagné en visibilité ses dernières années grâce à son populisme et notamment son opposition radicale à l’immigration laquelle s’est conclue par l’initiative populaire « Contre l’immigration de masse », accessoirement cause de tensions avec l’Union Européenne. Le programme économique de l’UDC a le mérite d’être assez complet et clair. En un mot comme en cent, il est proposé aux Suisses une« baisse des impôts pour les entreprises, une baisse de la TVA pour l’hôtellerie et la restauration et une diminution des amendes et des obligations administratives ». Le tout financé par une « limitation des dépenses sociales, une baisse des aides à l’étranger et au développement, des privatisations d’entreprises publiques et une réduction de l’effectif du personnel fédéral, ainsi que des dépenses de ce même personnel ».

À l’instar des « Vrais Finlandais », cette politique économique est assez cohérente et nous éloigne surtout de la définition du Larousse qui caractérise l’extrême-droite comme étant opposé au libéralisme. Par le reste de son programme, l’UDC rejoint pourtant bien des critères de Winock, ce qui nous montre qu’un parti est rarement une entité aux contours bien définis.

Ainsi, l’UDC se démarque par un programme économique libéral qu’Hayek aurait applaudi des deux mains, mais s’oppose violemment à l’immigration laquelle réjouit pourtant tout patron soucieux du poids excessif des salaires…

Du côté de la Hongrie, c’est le ‘Jobbik’ qui fait office de figure de proue de l’extrême-droite. Littéralement, l’ « Alliance des Jeunes de Droite-Mouvement pour une meilleure Hongrie », ce parti s’est renforcé ces dernières années, passant de 16 à 20% des voix entre les élections législatives de 2010 et de 2014. Si la classification de certains partis au sein de l’extrême-droite peut se révéler délicate, il n’en va pas de même pour ce mouvement qui prône entre autre le rétablissement de la peine de mort, l’instauration d’une milice paramilitaire d’inspiration nazie, le doublement des effectifs de l’armée ou encore l’exclusion des communistes de la sphère politique…

Au niveau économique, on trouve surtout un protectionnisme bien énervé avec la « préférence pour les entreprises hongroises dans l’attribution de marchés publics et la limitation à 20% (sic) de produits importés dans l’alimentaire ». De plus, le Jobbik promet « de soutenir les PME hongroises, de réduire la TVA sur les produits de base et d’augmenter les salaires du secteur public ». Côté revenu, c’est entre autre la réduction de l’économie souterraine qui est sensée augmenter le revenu fiscal.

Heureusement ça n’est pas tout. Les taxes sectorielles pourront elles aussi augmenter, mais sans que les entreprises puissent « transférer le poids des taxes sur les consommateurs ». Petit conseil aux étudiants, n’écrivez pas ce genre de choses en examen d’économie publique… Dans la même veine, le Jobbik nous propose une combinaison inédite de protectionnisme et d’irrationnel, les multinationales étant « obligées de payer les employés hongrois au minimum 80% des salaires d’Europe occidentale ».

La « troisième voie » économique souhaitée par une partie de l’extrême-droite est très loin d’être au point.

Parmi les célébrités de l’extrême-droite européenne, il est un nom qui doit être prononcé tôt ou tard et sans lequel notre tour d’Europe serait incomplet. Si le journal télévisé français nous informe qu’il neige en hiver et qu’il fait chaud en été, il nous maintient bien éveillé le reste de l’année avec la montée du Front National. Battu de justesse aux dernières élections régionales, le FN est toutefois arrivé premier aux législatives européennes de 2014. Lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2012, Marine Le Pen a obtenu 17,9% des voix et parmi les analystes politiques aucun ne peut rejeter la possibilité d’une victoire de cette dernière lors de la présidentielle de 2017.

Dans la catégorie ‘Noël avant l’heure’, le FN nous propose « une augmentation de 200 euros pour les salaires jusqu’à 1500 euros nets, le tout financé par une taxe de 3% sur les biens importés ». À destination des maisons de retraite, les pensions passeront « de 18.720 à 30.000 euros par an ». Les tarifs du gaz, de l’électricité et du train baisseront quant à eux de 5%. Niveau financement, on trouve tout de même une TVA majorée pour les produits de luxe, ce qui ne fait pas bien lourd.

Et le sac à main Hermès de la militante FN, y-a-t on seulement pensé ?

On peut également supposer une recette venue du départ de l’UE (la France est un contributeur net), mais cela ne saurait en rien couvrir le gouffre abyssal des dépenses proposées. Mention spéciale à la « baisse de 20% de la taxe sur le carburant financée par une taxation des grandes entreprises pétrolières et gazières ». Les dites entreprises étant priées, on l’imagine, de ne pas répercuter cette deuxième taxation sur les prix ce qui rendrait l’abaissement initial parfaitement inutile…

Difficile de savoir qui de la démagogie ou de l’irréalisme l’emporte dans ce programme du FN. Une chose est certaine, il s’oppose fondamentalement, comme le Jobbik, à l’idéologie libérale.

Cette description est certes loin d’être exhaustive, mais permet tout de même de ranger les programmes économiques dans 3 catégories. Tout d’abord, ceux qui se démarquent par leur soutien au libéralisme et par le réalisme de leurs propositions, typiquement l’UDC et les « Vrais Finlandais ». Ensuite, les partis qui s’opposent directement au libéralisme économique, mais dont le programme semble très difficilement applicable, c’est-à-dire le Jobbik et le FN. Finalement, les partis qui ne s’embarrassent pas de propositions claires, et c’est le FPÖ.

Cette conclusion ne signifie pas bien sûr que seuls les programmes libéraux sont valables, mais plutôt que la « troisième voie » économique souhaitée par une partie de l’extrême-droite est très loin d’être au point.

Photo credit:  Alberto G.

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