L’Allemagne est aujourd’hui incontestablement une puissance économique majeure. Elle est la première puissance économique de la zone euro, ce qui lui permet d’avoir un impact important dans les négociations et les prises de décision au niveau européen. Le récent exemple grec l’a encore prouvé : Angela Merkel, chancelière allemande, était un des principaux interlocuteurs d’Alexis Tsipras.

Une réussite économique indéniable

La bonne santé économique de l’Allemagne est en grande partie basée sur son industrie exportatrice : l’Allemagne est le troisième pays exportateur dans le monde et affichait un excédent commercial de 19,4 milliards d’euros en septembre 2015. Les bonnes performances économiques du pays se traduisent aussi par un faible taux de chômage : il était de 6,4% en octobre 2015, son plus bas niveau depuis la réunification allemande en 1990. Ces chiffres contrastent fortement avec ceux des autres pays de la zone euro. En France, par exemple, le taux de chômage avoisine les 10%, tandis qu’en Espagne ou en Grèce, la situation est particulièrement alarmante puisque plus de 20% de la population est sans emploi.

Un modèle qui présente pourtant des défauts

Il est dès lors aisé de comprendre que le système germanique est érigé en modèle par certains politiciens, économistes ou journalistes dans les autres pays de la zone euro, notamment en France, où la comparaison entre les performances économiques allemandes et françaises est récurrente.

Cependant, comme certains analystes tentent de le mettre en évidence, le modèle allemand n’est pas exempt de défaut et il semble comporter des aspects nettement moins positifs.

Pauvreté, insécurité du travail, protection sociale rognée

Ainsi, alors que l’Allemagne est un pays extrêmement riche, le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté est très élevé. Un rapport publié en février 2015 par la Paritätische Gesamtverband, fédération regroupant 10.000 associations du domaine social et de la santé, indique que 12,5 millions d’Allemands vivaient sous le seuil de pauvreté en 2013, ce seuil étant fixé à 892 euros par mois. Il s’agit du niveau le plus élevé depuis la réunification allemande en 1990. Ulrich Schneider, président de cette fédération précisait aussi qu’il existe d’importantes disparités régionales. Ainsi, la situation a empiré dans 13 des 16 Länder (Etats fédérés d’Allemagne) entre 2006 et 2013.

Les mères célibataires, les chômeurs, et de nombreux mineurs (un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté) sont les plus touchés par la pauvreté. C’est aussi le cas des retraités, qui se tournent de plus en plus vers la pratique de « minijobs », et ce « pour des raisons financières et non pour passer le temps », estime Sabine Zimmermann, une parlementaire du parti de gauche Die Linke, qui est dès lors en faveur de l’augmentation des allocations de retraite.

L’existence des minijobs, emplois à durée déterminée et au salaire plafonné à 450 euros par mois, fort prisés puisqu’ils permettent aux employeurs de payer moins de charges sociales que dans le cadre d’un emploi classique, est révélatrice d’un autre défaut du modèle germanique : les bonnes performances économiques allemandes se font au prix d’une insécurité du travail importante. En effet, bien que le nombre de ces contrats semble avoir diminué avec l’introduction du salaire minimum, la précarité des minijobs contraint certains travailleurs à en cumuler plusieurs, ou à cumuler un minijob et un travail à temps plein. De plus, ces emplois, censés réinsérer les chômeurs sur le marché du travail, mènent rarement à un contrat de travail classique, et ne donnent droit qu’à de faibles retraites pour ceux qui auraient longtemps travaillé sous ce régime, les précipitant ainsi dans la précarité au moment de prendre leur retraite. Enfin, l’existence des minijobs est un artifice pour les statistiques du chômage, dans la mesure où un Allemand qui a un emploi de ce type n’est pas considéré comme chômeur, alors qu’il n’est pas pour autant sorti de la précarité.

L’adoption tardive de règles en matière de salaire minimum est aussi un indice du retard qui existe en Allemagne en termes de protection du travailleur d’autant plus que, selon la Paritätische Gesamtverband, l’introduction du salaire minimum ne permettra pas d’endiguer la pauvreté.

La protection sociale a également été rognée par de multiples mesures prises par le chancelier Schröder et Peter Hartz, ancien directeur du personnel chez Volkswagen, à qui a été confiée la tâche de réformer le marché du travail. Par exemple, du fait de la réforme du système de chômage allemand, qui vise à favoriser l’emploi, la durée durant laquelle un chômeur reçoit une indemnité de chômage est passée de 32 à 12 mois. Après cette période, il reçoit une sorte de revenu minimum d’insertion qui s’élève seulement à quelque 370€. Le chômeur est aussi soumis à des règles strictes : il lui est interdit de manquer un des rendez-vous de travail fixés par l’Agence Fédérale de l’emploi (Bundesagentur für Arbeit) ou de refuser un emploi proposé (et ce, peu importe le type d’emploi proposé ou l’éloignement du lieu de travail) sous peine de voir ses indemnités rabotées, voire totalement supprimées.

La question écologique

La question écologique doit, elle aussi, être soulevée. Elle est d’autant plus pertinente après le scandale des tests truqués sur les voitures Volkswagen. Pour rappeler les faits, Volkswagen, grande industrie automobile allemande, s’est livrée au truquage des tests d’émission de gaz à effet de serre de ses voitures, faisant ainsi passer des véhicules Volkswagen, Audi, Seat, Skoda, etc. (toutes ces marques sont détenues par la société mère Volkswagen) pour des véhicules moins polluants qu’ils ne le sont vraiment. Alors que le concept même de croissance peut être remis en question lorsqu’il s’agit de répondre au défi écologique auquel nous sommes confrontés, il paraît vraisemblable que l’industrie polluante de fabrication des grosses berlines allemandes est difficilement conciliable avec les objectifs de réduction des émissions des gaz à effet de serre, et ce alors, que l’industrie automobile allemande est un fer de lance de l’économie du pays et plus particulièrement de ses exportations.

Réussite économique versus misère sociale ?

S’il est indéniable que le système allemand est une réussite du point de vue économique et qu’il a permis à l’Allemagne de devenir une puissance économique majeure, sa réussite du point de vue social est nettement plus mitigée au vu de la précarité et de l’insécurité du travail qui ont été institutionnalisées par un ensemble de réformes du marché de l’emploi et du système de chômage.

En définitive, s’il paraît performant, le modèle germanique n’est pas parfait et il est important d’en être conscient afin de ne pas exporter ses défauts ailleurs en Europe.

Photo credit:  Sascha Kohlmann;  http://bit.ly/1T3S4uc

Photo credit: Christian Hoppe, http://bit.ly/1Uv9NvJ

2 COMMENTS

  1. Article très intéressant et très détaillé!
    En effet comme tu le soulèves très bien, l’Allemagne est érigé comme modèle économique européen. Ce qui laisse présumer sa place prépondérante lors de sommets européens alors que leurs décisions, notamment lors du débat de la Grèce, sont souvent prises plutôt par intérêt que pour la bonne gestion de l’Europe tout entière, à l’image de l’illusion qu’elle incarne.

  2. Merci pour votre commentaire !
    Le leadership de l’Allemagne en Europe est en effet une question intéressante. Je crois toutefois qu’il faudrait relativiser la chose : les partenaires d’Angela Merkel (je pense notamment à la France) appuient souvent les décisions de notre voisin germanique.
    Il y a sûrement là de quoi écrire un article !

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