fugiés ou migrants économiques, profiteurs ou victimes de guerres, terroristes en puissance ou citoyens potentiels ? Ces derniers mois ont vu ressurgir, en même temps que les vagues de migrants, le débat, bien européen, de l’immigration de masse. Focalisé sur l’aspect moral du phénomène, peu d’attention a été porté, jusqu’ici, à sa composante économique.

Cette dimension du phénomène migratoire demeure pourtant cruciale pour qui souhaite une prise de décision objective et non biaisée par des considérations politiques et culturelles plus ou moins justifiées.

La forte immigration de ces dernières années doit-elle être considérée comme un facteur économique positif ou négatif ?

Si l’on s’appuie sur le modèle de Solow, une forte augmentation démographique est négative car elle entraîne, ceteris paribus, une diminution du taux de capital par tête. Cette diminution entraîne à son tour une baisse de la production par tête et donc  un appauvrissement. Les modèles de croissance endogènes concluent, au contraire, qu’une croissance démographique rapide est toujours préférable pour la croissance à long-terme.

À l’opposé de la théorie économique, il existe un consensus relatif au niveau de la recherche empirique.

Dans les années 1990, Borjas, le pape de l’économie des migrations aux États-Unis, s’est rendu célèbre pour sa prise de position en faveur de politiques américaines d’accueil sélectives. Si l’on se base sur ses études, des migrants moins éduqués et formés que les travailleurs locaux auront une plus grande difficulté à rattraper le niveau local des salaires et une plus forte probabilité de dépendre de transferts sociaux. Cette analyse pèse ainsi en faveur d’une sélection des migrants à l’entrée, irréaliste en ce qui concerne les vagues européennes récentes.

Les politiques d’intégration ont une importance cruciale car elles réduisent significativement les coûts d’adaptation.

Par contraste, Rowthorn relève dans « The fiscal impact of immigration on the advanced economies » (2008) l’impact statistiquement insignifiant de l’immigration de masse en matière fiscale. En synthétisant la littérature dans ce domaine, l’auteur conclut que l’immigration n’est ni un poids ni un allègement fiscal et doit être jugée à la lumière d’autres critères.

Sur les salaires, il semble rationnel de s’attendre à une baisse des salaires dans les domaines de spécialité de l’immigration. De New et Zimmerman (1994) ont  ainsi observé, dans les années 80, une diminution des salaires des travailleurs allemands manuels et une augmentation des salaires du secteur tertiaire suite aux flux migratoires. En France, Garson et al. (1987) ont pourtant constaté un effet très limité de l’immigration sur les salaires nationaux. De manière générale, les conséquences salariales de l’immigration dépendent largement du type de qualification des migrants et des travailleurs locaux.

Au niveau de l’emploi européen, Winkelman et Zimmerman (1993) relèvent un effet négatif faible de l’immigration sur le taux de chômage, ce qui semble rejoindre l’idée préconçue du migrant destructeur d’emplois. Cependant, Gross (1999) constate qu’après une possible augmentation, l’immigration réduit à long-terme le chômage, et ce, de manière permanente. Cette conclusion contraste avec des résultats américains plus positifs et probablement liés à un marché du travail plus flexible.

Une des conclusions les plus importantes de ces études reste l’importance de l’intégration sociale. Plus un migrant s’adapte rapidement, plus il est susceptible de représenter un bénéfice économique pour le pays d’accueil. Les politiques d’intégrations, en général, et les formations en langue, en particulier, ont une importance cruciale pour le succès de toute politique migratoire parce qu’elles réduisent significativement les coûts d’adaptation.

Si les études empiriques éclairent le débat, il ne faut pas oublier que chaque vague migratoire possède ses caractéristiques propres.  Comment se caractérise la vague d’immigration récente?

En octobre 2015, on estimait à 500.000 le nombre de migrants pour la seule année 2015, ce qui prend uniquement en compte le nombre de demandeurs d’asile. Si, dans l’absolu, l’Allemagne a reçu le plus grand nombre de demandes d’asile (222.000), c’est la Hongrie qui prend la tête de l’Europe une fois rapporté à la population, suivi par l’Autriche et la Suède.

Ces travailleurs et consommateurs potentiels sont à même de s’intégrer rapidement dans le marché du travail européen.

Selon l’ONU, sur les 520.957 migrants arrivés par la Méditerranée au 1er octobre, 82% étaient des adultes, majoritairement des hommes jeunes. Les études statistiques confirment que la population étrangère dans l’UE est significativement plus jeune que la population dite locale. Concernant le niveau d’éducation, une étude d’Eurostat montre,  qu’en 2008, 20% des résidents n’ayant pas une nationalité européenne avaient un ‘haut’ niveau d’éducation par opposition au 27% des populations nationales de l’UE. Cependant, 45% de ces résidents étrangers avaient un niveau ‘bas’ d’éducation pour seulement 25% des populations nationales. Si ces statistiques ne sont pas forcément représentatives de l’immigration récente, elles démontent tout de même l’idée préconçue d’immigrants dépourvus d’éducation.

De plus, les conditions extrêmement difficiles de la migration laissent supposer des qualités d’adaptation supérieures à la moyenne. Ces travailleurs et consommateurs potentiels font donc preuve d’un grand sens de l’adaptation et sont également, par leur âge, à même de s’intégrer rapidement dans le marché du travail européen.

Pour la France, une étude empirique de d’Albis, Boubtane et Coulibaly a montré par le passé un impact significativement positif des flux migratoires sur la croissance nationale et l’absence de conséquences  sur le revenu moyen des Français. En Italie, l’économiste Alfonso Giordano signalait, en 2014, l’opportunité représentée par ces flux en termes de croissance démographique et d’équilibre des dépenses sociales par les cotisations.

En ce qui concerne l’économie hongroise, les niveaux de demande d’asile s’élevaient à 660 par 100.000 habitants, entre janvier et juin 2015, soit plus du double de l’Autriche en deuxième position. Avec plus de 35% des travailleurs dans les secteurs primaires et secondaires en 2011, une démographie relativement stable et 14% de la population vivant sous le seuil de pauvreté, il est possible que l’immigration pousse les salaires locaux à la baisse de manière significative et pèse sur une économie qui pourrait peiner à prendre en charge un nombre aussi important de migrants.

La politique européenne actuelle consiste à laisser chaque pays optimiser son immigration tout en endiguant le phénomène, de peur qu’il ne devienne incontrôlable.

Finalement, l’Allemagne, confrontée à un avenir démographique catastrophique (-6 millions d’habitants d’ici à 2050 selon Eurostat), peut voir dans cette immigration massive une chance de croissance et de financement de ses cotisations. Cette opportunité est d’autant plus grande que le budget allemand permet largement de financer les politiques d’intégration nécessaires.

La situation européenne reste donc contrastée et explique en partie les différentes prises de position des pays de l’UE.

Au niveau international, le plan de relocation européen prévoit pour l’instant de répartir 120.000 réfugiés entre les différents pays de l’UE sur une base volontaire. Ce plan force également les migrants à choisir le pays de destination sous peine d’être reconduit aux frontières, ce qui permet à chaque pays de choisir précisément le nombre de migrants souhaité.

Un plan d’investissement de 1 milliard d’euros est également prévu, à travers l’ONU, afin d’améliorer les conditions de vie dans les pays d’origine. De plus, les contrôles aux  frontières extérieures seront renforcés, démontrant une volonté de réduire cette immigration massive en détruisant respectivement les facteurs de rejet et d’attraction. La politique européenne actuelle consiste donc à laisser chaque pays optimiser son immigration tout en endiguant le phénomène, de peur qu’il ne devienne incontrôlable.

Pour conclure, rien ne semble justifier la crainte d’économies européennes bouleversées par l’immigration massive de ces dernières années. Les études dans ce domaine n’excluent pas une légère augmentation du chômage, mais s’accordent sur l’insignifiance en matière fiscale et l’opportunité de croissance et d’emploi à terme. Si la Hongrie a quelques raisons de méfiance, la majorité des pays peuvent y voir une opportunité sur le long terme et un facteur de stabilité plus que de bouleversement.

Quoiqu’il en soit, l’impact économique dépendra de la capacité des migrants à s’intégrer dans les sociétés européennes et met le doigt sur l’importance des politiques d’intégration au niveau national.

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