Les cérémonies et hommages autours du centenaire du génocide arménien ont ravivé, en cette année 2015, l’intérêt pour ce petit pays du Caucase. La question s’est posée de manière particulièrement vive dans les médias belges eu égard à la question de la reconnaissance du génocide par les différents parlements du pays. C’est dans ce contexte que, au mois de septembre 2015, j’ai eu l’occasion d’accompagner une délégation de parlementaires belges en Arménie et au Haut-Karabakh afin de mieux cerner les enjeux géopolitiques et économiques qui se nouent dans ce pays haut perché sur les montages du Caucase. Partagée entre une histoire récente mouvementée et des efforts vers un renouveau du pays, l’Arménie se tourne aujourd’hui vers la nouvelle génération pour franchir un nouveau cap dans son développement.

Background géopolitique

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Enclavée,  sans accès  à  la  mer et entourée d’un voisinage majoritairement hostile, la situation géopolitique de l’Arménie est, à première vue, des plus défavorables. Les frontières avec la Turquie et l’Azerbaïdjan étant fermées,  l’Arménie ne dispose que de 199 km de frontière de libre sur les 1254 km qu’elle compte. Les relations diplomatiques sont rompues avec ses deux principaux voisins et le processus de rapprochement qui avait démarré avec la Turquie, en 2009, est aujourd’hui au point mort. Un conflit gelé persiste toujours à l’est du pays avec l’Azerbaïdjan, dans le cadre du conflit du Haut-Karabakh. Les tensions ne cessent d’ailleurs de croître ces derniers mois, rendant l’éventualité d’une nouvelle guerre ouverte de moins en moins improbable.

Dans son voisinage plus éloigné,  l’Arménie reste fortement soumise à l’influence de la Russie. Cette dernière se présente comme une alliée stratégique mais garde également de très bonnes relations avec l’Azerbaïdjan, y compris dans le domaine de l’armement. Son soutien s’apparente alors davantage à un jeu d’influence dans la région plutôt qu’à une réelle alliance. Souvent présentée comme un simple « satellite » de la Russie, l’Arménie s’efforce pourtant de créer des ponts, autant que possible, avec les puissances occidentales se retrouvant ainsi à jouer un jeu d’équilibriste périlleux dans ses relations extérieures. Ceci est illustré par la récente adhésion de l’Arménie à l’Union Economique Eurasiatique avec la Russie. Pour concrétiser cette dernière, l’Arménie a dû renoncer à son Accord de coopération avec l’Union Européenne.

Malgré cette configuration désavantageuse, le pays parvient tout de même à tirer son épingle du jeu, en exploitant au mieux la marge de manœuvre qui lui reste dans la région. Le transite de produits se fait majoritairement via la Géorgie au nord, avec laquelle les relations restent relativement bonnes. Par ailleurs, le pays continue de bénéficier du soutien très important de la diaspora arménienne, aussi bien sur le plan financier que diplomatique ou politique. Depuis la réouverture de la centrale nucléaire de Metsamor et l’important réseau de barrages hydrauliques, le pays assure lui-même son approvisionnement en électricité, devenant même exportateur dans la région. Par ailleurs, différents accords passés avec l’Iran permettent d’assurer la sécurité énergétique du pays que ce soient pour le gaz ou le pétrole.  Enfin, plusieurs facteurs de développement futur du pays dans la région existent notamment avec la mise en place du North-South Transport Corridor, une nouvelle ligne de chemin de fer qui devrait relier l’Iran, l’Arménie et la Géorgie, permettant ainsi un accès plus aisé à la Mer Noire.

Situation interne

12366767_10153758261471870_1601644821_nSur le plan interne, le sujet politique à la une de l’actualité arménienne concernait les récentes réformes constitutionnelles qu’envisage le pouvoir actuel afin de passe d’un régime de gouvernance présidentielle à un système parlementaire. L’Arménie est actuellement dirigée par le Parti Républicain, qui, depuis 1999, est au pouvoir dans le pays malgré des mouvements de protestation importants qui suivent chaque élection, dénonçant les irrégularités des résultats. La nouvelle réforme est destinée à donner plus de pouvoirs au parlement, réduisant la figure du président à une fonction symbolique. Les majorités spéciales prévues pour certaines décisions importantes visent à impliquer davantage les autres parties dans le processus décisionnel. À l’annonce de ces réformes, les partis d’opposition et l’opinion publique semblent partagés entre espoir et scepticisme, face au mécontentement général qui règne dans la population à l’égard du gouvernement en place.

D’un point de vue économique, l’Arménie a connu un développement spectaculaire depuis son indépendance en 1991. Elle a maintenu un taux de croissance à deux chiffres jusqu’à la crise de 2008 – 2009. Depuis, la croissance se poursuit mais à un rythme plus lent. Par ailleurs, les nouvelles technologies et l’informatique connaissent aujourd’hui un développement spectaculaire dans le pays. En témoigne, par exemple, le centre TUMO, grand complexe éducatif super-équipé, situé au cœur de la capitale Erevan. Le centre a pour objectif de permettre aux jeunes de 14 à 21 ans d’apprendre gratuitement, et en dehors des heures d’école, des compétences en informatique, allant du design à la programmation en passant pas la musique électronique ou l’animation 3D.

Pourtant, il reste quelques points noirs au tableau, qui gangrènent le pays et empêchent un développement plus important. Tout d’abord, plusieurs secteurs clé de l’activité économique interne ont été cédés à des acteurs étrangers, notamment russe, afin d’éponger les dettes du pays. Ensuite, le développement du pays se trouve paralysé par la structure monopolistique de l’économie arménienne. Les activités importantes restent sous l’emprise de quelques acteurs puissants qui, ayant opéré un découpage interne, rendent impossible toute concurrence. Les collusions entre le monde économique et politique permettent, jusqu’à aujourd’hui, de maintenir cet état de fait. Enfin, la corruption reste un autre fléau que les acteurs politiques, malgré une volonté affichée, se sont montré incapables de combattre sérieusement.

La jeunesse, moteur du changement

Parmi les nombreuses rencontres qui ont émaillé notre séjour, nous avons eu la chance de côtoyer à plusieurs reprises la jeunesse arménienne d’aujourd’hui à travers plusieurs visites dans les universités et dans d’autres contextes. Ces derniers, à la différence de leurs parents, n’ont pas connu les chamboulements de la fin du régime soviétique et le passage à l’indépendance. Ils sont imprégnés des valeurs européennes mais en même temps restent fortement attachés à leur culture nationale. La plupart étaient fort éduqués et parlaient couramment plusieurs langues étrangères : le russe, l’anglais, le français ou l’allemand.

Forts de leurs compétences et de leur potentiel, ils commencent désormais à faire sentir leur poids dans les décisions politiques, comme l’a montré l’important mouvement de protestation, initié par la jeunesse, qu’a connu le pays contre l’augmentation du prix de l’électricité. Après des décennies de communisme, le passage au régime de marché libre s’était fait dans la précipitation, à l’instar d’autres anciennes républiques soviétiques, aboutissant à une concentration importante du pouvoir couplée à des conditions économiques moroses. La nouvelle génération semble avoir acquis la maturité suffisante pour mesurer l’importance du développement du pays dans son ensemble.

Cover Image Courtesy:  DubeFranz, http://bit.ly/1I9eIhj

Picture courtesy: PROstefan_fotos  http://bit.ly/1N6Ptbn

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