Lancée en août 2014 par deux étudiants de Solvay, Jérôme Gabriel et Pierre Moens, l’entreprise Share propose une eau solidaire. Concrètement, la moitié des bénéfices est reversée à des projets sociaux. L’occasion de se pencher sur un cas concret de social business, et de démontrer qu’il est possible, voire souhaitable, d’allier entrepreneuriat et visée sociale.

À l’heure où tous ne parlent que d’applications et de réseaux sociaux, vous décidez de vous lancer dans l’un des secteurs les plus traditionnels.

Nous nous sommes réunis durant l’été 2014 pour discuter d’entrepreneuriat. Nous avions plusieurs idées de projets, mais celui-ci nous semblait meilleur pour démarrer. Il paraissait le plus simple à réaliser tout en ayant un énorme potentiel et un impact social certain.

Vous avez donc opté pour le modèle du social business.

Nous voulions proposer une eau dont 100% des bénéfices financerait des causes humanitaires, mais qui serait capable de payer des employés grâce à ses recettes et non en comptant sur des dons éventuels. En somme, le meilleur des deux mondes était synthétisé dans notre business model.

La première étape incontournable était donc l’étude de marché.

2 (1)Oui, nous avons consacré six mois à nos recherches. Il fallait penser le design, la production, affiner le business model, trouver des fournisseurs, étudier la régulation, et finalement dénicher un embouteilleur à la source. Le premier problème que nous avons rencontré concerne le temps que prend une étude approfondie de la législation, car ce secteur est très régulé. Le second problème vient du fait que le design de la bouteille nous est imposé par l’embouteilleur. Il a donc fallu s’adapter à toutes ces contraintes.

Toutes ces recherches nous ont conduits à proposer une même eau avec différents design représentant les quatre causes à soutenir, à savoir l’environnement, la santé, l’éducation, et une « au choix » pour laquelle les consommateurs pouvaient voter périodiquement.

Une fois ce plan établi, nous sommes partis à la recherche de quatre associations (une par domaine). L’autre challenge consistait à trouver des partenaires et convaincre des entreprises de distribuer notre eau. Cette étape prend énormément de temps. De manière générale, nous avons appris à travers cette aventure que tout prend toujours plus de temps que prévu. Dans notre cas, nous avons consacré beaucoup de temps à aller voir les petits commerces, etc.

Avant la production, on est à dix petits commerces et trois entreprises. Du côté des causes soutenues, nous concluons notre partenariat avec Asmae et Make a Wish.

Malgré ce bon début, vous avez ressenti le besoin d’adapter le concept.

Au fil des discussions avec les partenaires, les distributeurs, les consommateurs et les associations, nous avons réalisé que nous avions fait deux erreurs stratégiques. La première est le code couleur. Le retour des premiers consommateurs a indiqué que ce code était parfois mal compris, car il était confondu avec le code couleur traditionnel des bouteilles d’eau, rouge pour l’eau pétillante et bleu pour l’eau plate. D’autre part, ces quatre variétés impliquaient un coût plus élevé, ce qui est un gros désavantage dans ce secteur, et une complexité logistique se révélant au final assez superflue.

Nous avons vite décidé de relancer le projet, et de passer à deux bouteilles, avec un design rouge pour l’eau pétillante et bleu pour l’eau plate. Les projets seront alors choisis par les consommateurs qui peuvent voter pour élire le projet qu’ils désirent soutenir.

La seconde erreur était plus délicate, car elle touchait le principe-même du projet, l’affectation des bénéfices à des projets sociaux. Nous avons dû nous rendre à l’évidence qu’un tel système empêchait l’entreprise de réinvestir pour croître à une vitesse propre à une start-up. Ce n’était tout simplement pas viable ainsi. Après discussion, nous avons proposé d’affecter 50% des bénéfices à l’investissement dans la croissance de Share, et 50% serait toujours alloué aux projets sociaux.

Quelle a été la réaction des partenaires et consommateurs ?

2 (2)Ils ont très bien accueilli la décision. Lors de nos premiers rendez-vous, tous nos partenaires nous disaient que nous étions fous et que nous ne tiendrions pas en donnant 100% des bénéfices. Ils avaient raison. Ce principe noble ne tenait pas compte des contraintes financières auxquelles sont soumises toutes les entreprises, sociales ou non. Du côté des clients et associations aussi la nouvelles a rassuré, car la croissance du projet permet de libérer à terme plus de bénéfices que si tout était donné aux dépens du réinvestissement. C’est une grande leçon que nous avons tirée ce jour-là.

Nous avons communiqué ces changements sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, où nous commençons à avoir une véritable communauté qui nous suit.

Après ces premiers mois, qu’est-ce que vous retenez de cette expérience entrepreneuriale ?

L’important, c’est d’être bien entouré. Il faut surtout avoir un bon associé. Ce doit être quelqu’un qui sait vous motiver quand vous êtes au plus bas moralement, car la motivation est très cyclique dans une start-up. Un jour vous êtes au top et le lendemain vous voulez abandonner à cause d’une mauvaise nouvelle. Les associés doivent se compléter.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Le premier objectif est une professionnalisation en interne. Qu’il s’agisse de la comptabilité, du marketing, du supply chain, des ressources humaines, nous avons tout appris en profondeur « sur le terrain ». En parallèle, nous agrandissons l’équipe. Par exemple, Carole Lecomte, étudiante à Solvay avec nous, nous a rejoints récemment parmi les co-fondateurs. Nous proposons aussi des postes et des stages pour les personnes motivées de travailler et contribuer à un projet social en expansion.

En externe, nous allons continuer à nous développer, en particulier en travaillant avec de plus gros clients. C’est ce que nous avons déjà commencé au travers de notre partenariat avec Blue Pepper. La production devra suivre, mais nous sommes confiants.

Une levée de fonds est-elle prévue prochainement ?

Nous n’avons rien prévu concrètement, mais c’est vrai qu’on commence à y penser. Nous en aurons besoin à un moment ou à un autre.

www.theshareproject.be

LEAVE A REPLY