Entretien avec Ayoub Assaban, fondateur de Sur Ma Route

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Sur Ma Route est une plateforme destinée à mettre en relation des utilisateurs désireux de donner ou recevoir des cours de conduite dans le cadre de la filière libre. Lancée il y a quelques mois par Ayoub Benjago, étudiant en Master Ingénieur de gestion à la SBS-EM, elle a fait grand bruit et suscité de nombreuses réactions. Cet entretien revient sur l’évolution d’un projet qui, comme son nom l’y prédestinait, a fait du chemin.

Comment est né ce projet ?

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Ayoub Assaban

L’idée m’est venue lorsque ma sœur a voulu passer son permis de conduire. J’étais choqué du coût exorbitant des cours d’auto-école, auxquels s’ajoutent encore les frais pour l’examen. Nous aurions bien voulu opter pour la filière libre, mais comme dans beaucoup de familles, l’indisponibilité des parents nous a contraints à y renoncer.

Je me suis alors fait la réflexion que notre histoire était loin d’être un cas isolé. La plupart des jeunes devaient sans doute être confrontés à la même impasse. Alors j’ai commencé à lire la loi, à la recherche d’alternatives, de complémentarité.

Le déclic est arrivé avec un rapport sur la filière libre. Les études montrent qu’il n’y a aucune évidence que la filière libre conduirait à plus d’accident et/ou un taux de réussite plus faible. J’ai alors décidé qu’il fallait agir, pour au moins faire réagir.

J’ai rapidement créé un site basique au possible et une page Facebook pour présenter le projet et où il était possible de s’inscrire pour recevoir des nouvelles. Le tout sans aucun frais. Ce qui ne devait être qu’un test pour récolter quelques réactions s’est immédiatement transformé en une explosion médiatique ! Les statistiques de visites et le nombre d’inscrits se sont envolés, et nous étions invités pour des interviews dans la presse et en radio. La phase de validation était une réussite totale.

Mais rien n’était encore prêt à être lancé.

Exact. C’était une simple étude de marché, qui permettait de vérifier si l’identification du problème était correcte. Après cela sont arrivés d’autres problèmes. Le problème principal concernait la loi belge. En poursuivant nos recherches, nous nous sommes aperçu que, dans une circulaire, il était stipulé que « seuls les moniteurs brevetés peuvent former contre rémunération ». C’était la douche froide. Mais ça nous a permis de mieux comprendre le marché dans lequel on entrait. On a pris le temps de discuter avec les acteurs sur le terrain, et de se rendre compte que la plupart des moniteurs dans les auto-écoles avaient le statut d’indépendant.

Plutôt que de jouer sur la loi en rejetant la responsabilité sur les utilisateurs, malhonnêteté intellectuelle à laquelle nous nous refusions catégoriquement, nous avons décidé d’adapter le business model : tout le monde pourrait recevoir des cours d’un moniteur breveté, à un tarif convenu entre les deux parties.

Comment gérer le changement d’un projet avec déjà toute cette popularité ?

Ça demande du courage. Quand on veut lancer un projet, il y a deux écoles : soit on ne le dévoile à personne pour ne pas se faire doubler, soit on en fait parler un maximum pour se nourrir des retours. Nous avons choisi la seconde option, partant du principe qu’une idée n’est finalement pas grand-chose, ce qui est importe c’est la façon dont on la concrétise. Nous avons eu raison, car ça nous a permis de vraiment comprendre le problème et les contraintes légales avant de proposer une solution plus appropriée.

Une fois notre validation faite et le problème identifié, il a fallu faire profil bas et aller sur le terrain pour comprendre les acteurs. C’est ainsi que le projet a acquis sa maturité. Il faut savoir reconnaître ses erreurs et revenir en arrière pour gagner en maturité dans le projet.

Quels sont les principales erreurs que tu as commises en tant que jeune entrepreneur ?

On fait pas mal d’erreurs en démarrant. On doit rapidement apprendre de celles-ci et les corriger le plus vite possible. Je peux en citer quelques unes dans mon cas.

Tout d’abord, si vous faites une promesse, soyez sûrs de pouvoir la tenir. Au tout début de l’aventure, la promesse de Sur Ma Route était « tout  le monde pourra apprendre à conduire à tout le monde. » Il faut être sûr d’en être légalement capable !

L’aspect légal, de manière générale, est trop souvent négligé. Notre secteur est très régulé, et nous l’avions sous-estimé.

En parlant d’aspect légal, il est important d’insister aussi sur le fait que si vous créez quelque chose sans l’inscrire dans une entité juridique, vous prenez toute l’exposition au risque. Si par exemple vous êtes poursuivis pour avoir copié une grande marque qui vous réclame des dommages et intérêts, vous serez foutus et irez demander à vos parents de réparer vos erreurs. Par contre, tant que vous n’avez pas d’exposition, rien ne sert de créer une structure juridique. Si vous vous rendez compte que le business n’est pas viable, vous aurez par exemple mis près de 20.000 euros dans une SPRL pour rien. En ce qui nous concerne, nous créerons la structure juridique quand il y aura de l’exposition, c’est-à-dire au lancement de la plateforme.

La principale erreur qui aurait pu être commise dans notre cas aurait été d’être borné sur son idée qu’on estime parfaite mais en réalité mal vérifiée légalement. On ne fait pas le tour de la législation d’un secteur en deux heures, en particulier quand on n’a pas une formation de juriste.

Méfiez-vous de l’exposition médiatique. Les paroles s’envolent mais les écrits restent, et sont utilisés par vos détracteurs à la moindre occasion.

Un dernier conseil est de ne pas mettre de compteur ou annoncer une date de lancement. C’est mieux d’annoncer un Coming soon. Vous pouvez être amenés à devoir faire un pas en arrière pour acquérir une plus grande maturité dans votre projet. Dans notre cas, le compteur faisait sens économiquement, car il fallait le lancer en septembre au moment où les étudiants touchent leur salaire de leur job étudiant et l’investissent dans le permis. Mais c’était encore une fois compter sans l’aspect légal.

Enfin, je synthétiserai en parlant d’un first mover disadvantage. Lorsque vous êtes le premier à innover, vous faites des erreurs, et vos concurrents tirent comme vous les leçons de ces erreurs mais sans en payer les frais.

Comment t’es-tu entouré pour mener à bien ce projet ?

Comme presque toujours dans ce genre de situations, il faut savoir utiliser son réseau. On a une grande chance d’avoir à peu près tous les métiers à l’université. Dans mon cas, j’ai réuni un ami en droit, un développeur et un web designer. C’est assez facile de regarder qui en option informatique peut être intéressé et a du temps à y consacrer. Le vrai problème est toujours le même : Time is money ! Soit vous avez les moyens de payer des informaticiens à temps plein et alors ça va très vite, soit vous comptez sur des gens qui vont accepter de travailler durant leur temps libre pour de l’equity, et alors ça prendra beaucoup de temps.

À quand le lancement de la plateforme ?

Sans mauvais jeu de mots, on attend que trois « feux rouges » juridiques passent au vert. Le premier concerne le droit social. Il faut que la plateforme Sur Ma Route soit effectivement considérée comme un outil de travail, pas un employeur. En somme, il importe qu’il n’y ait pas de dépendance économique, au-delà de la dépendance juridique (telle qu’inscrite dans un contrat de travail par exemple). Ici, contrairement à d’autres modèles comme celui d’Uber Pop, nous n’imposons pas les tarifs, qui sont convenus entre utilisateurs de la plateforme, et nous n’obligeons pas les moniteurs à accepter les demandes de cours.

Le deuxième obstacle est le risque d’accusation de concurrence déloyale, comme ce fut le cas par exemple d’Uber Pop dans un autre domaine et pour d’autres raisons. Enfin, bien que nous soyons en ordre avec la législation belge, la législation européenne est encore une menace pour la légalité du projet, surtout à plus long terme. Si vous êtes autorisés au niveau national mais non au niveau supra-national, vous êtes morts. Il existe encore un flou ici entre une loi pour une uniformisation européenne et la DG concurrence.

Si au moins deux de ces feux passent au vert, on pourra considérer le lancement. Si l’un d’eux passent « à l’orange », ça voudra dire qu’on peut, mais pas sans risque.

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