En juillet 2015, la femme politique Georgia Meloni exprimait l’opinion de toute une frange de la population européenne en déclarant vivement dans une interview télévisée : « l’Europe n’existe pas ». De fait, il est difficile de nier que, depuis 2010, les crises à répétition au sein de l’Union européenne ont contribué à amplifier les tensions entre États membres, tout en accroissant le fossé entre les partis traditionnels et leur électorat dans certains pays de la zone euro. La montée croissante des eurosceptiques, les Marine Le Pen, Geert Wilders et autres ne sont, au final, que le reflet d’un état d’esprit général, celui d’une dilution progressive d’un hypothétique sentiment européen et d’une remontée des nationalismes individuels.

Pour cause, cette perte de confiance d’une part croissante de citoyens européens envers leurs propres institutions est due, en partie, au manque évident de courage politique dont les dirigeants européens ont fait preuve lors des crises de ces cinq dernières années. Comme le souligne très justement Georgia Meloni, la grandeur de l’Europe réside dans la vision politique qui est au cœur et à l’origine de celle-ci, cette vision qui lui a valu notamment le prix Nobel de la paix en 2012, c’est-à-dire celle d’une Europe unie, solidaire et facteur de paix. Les crises de ces cinq dernières années ont, en revanche, mis en évidence une réalité toute autre, à savoir celle d’une Europe dominée purement par des motivations économiques, à défaut de vision politique de long terme. Que ce soit durant la crise grecque de l’été 2015 ou la crise des dettes souveraines en 2010-2011, l’objectif prioritaire (voire unique) qui semblait suivi par les dirigeants européens était clair : rassurer les marchés. Lorsque Mario Draghi déclarait en août 2012 que la BCE ferait « n’importe quoi » (« whatever it takes ») pour sauver la zone euro, l’objectif était rempli puisque cette déclaration engendrait peu après la réduction du spread des dettes souveraines critiques. Plus récemment, suite à l’accord d’austérité conclu avec le gouvernement d’Alexis Tsipras le 13 juillet 2015, les bourses européennes réagissaient positivement à la nouvelle. Certes, les nouvelles mesures d’austérité allaient mener la Grèce inévitablement vers une nouvelle période de récession mais peu importe étant donné que les marchés étaient rassurés…

Cette vision à court terme centrée de façon obsessionnelle sur les marchés n’embellit pas l’image de l’Union européenne aux yeux d’une grande majorité de la population. De surcroît, la manière dont les différents Etats membres se sont adressé la parole durant ces cinq dernières années pose également question. Peut-on parler d’ « union » lorsque l’on constate la façon avec laquelle la Grèce et les autres Etats membres, menés par l’Allemagne, sont parvenus à un « accord » en juillet 2015 ? Au lieu de négociations entre partenaires européens, il fut question, de part et d’autre, d’affrontement, de ressenti et de vengeance. Alors que Syriza remportait les élections en janvier 2015 en comparant Angela Merkel à Hitler, l’Allemagne, elle, sanctionnait le gouvernement Tsipras en juillet 2015 avec un programme d’austérité beaucoup plus sévère que le programme initial de 2010. De façon plus anecdotique, que penser des « PIIGS », ce terme officieux ô combien élogieux, rendu populaire par la crise bancaire européenne qui illustre l’état d’esprit d’une Europe à deux vitesses qui classe ses bons et ses mauvais élèves ? Enfin, que penser du manque de cohésion politique dans la gestion des émigrés ? Alors que l’Italie peine à gérer les flux d’émigrés, légaux et illégaux, sur son territoire et demande en vain la mise en place de quotas de demandeurs d’asile au sein de chaque pays de l’Union européenne, les autres Etats membres refusent obstinément de voir que le problème italien est un problème européen.

Quelle démocratie pour l’Europe ?

L’accord conclu entre la Grèce et les autres Etats membres de l’Union européenne le 13 juillet 2013 pouvait faire sourciller certains sur l’état de la démocratie en Europe. En effet, un peuple de plus de 10 millions d’habitants avait élu un gouvernement d’extrême gauche au pouvoir et recevait en échange une privatisation de biens publics pour une valeur de 50 milliards d’euros, une privatisation du marché de l’énergie et une restructuration du marché du travail. Par la même occasion, le gouvernement grec obtenait trois jours pour intégrer les mesures d’austérité européenne dans une nouvelle législation qui devait ensuite être approuvée par le Parlement dans ce même délai de trois jours. Est-il physiquement possible de prendre connaissance d’un accord, de rédiger une nouvelle législation, de permettre aux parlementaires d’en prendre connaissance, de discuter le texte, de l’amender éventuellement et de le voter en un si court délai, tel que le veut l’exercice de la démocratie ? Johan Van Overtveldt, ministre belge des Finances, était lourd de sous-entendus lorsqu’il déclarait à la télévision flamande le 14 juillet 2015 qu’ « une union monétaire exigeait le respect de certaines règles du jeu liées intimement à l’existence de la monnaie unique » et que « celui qui ne voulait pas accepter cette réalité remettait en question la monnaie unique », tout cela sans parler du fait que des personnalités non issues d’élections populaires, Jeroen Dijsselbloem ou Christine Lagarde pour n’en citer que deux, se retrouvaient subitement à jouer un rôle décisif pour le sort de millions de personnes lors de la crise grecque de 2015.

Enfin, de nombreux commentateurs se sont interrogés sur le caractère démocratique du mécanisme de stabilité européen (ESM), ce fond d’urgence permettant de venir en aide aux pays membres rencontrant des problèmes de paiement, à n’utiliser que dans l’éventualité où la zone euro se retrouvait elle-même en danger. Dans la grande majorité des cas, il ne peut théoriquement être fait appel à ce fond que si tous les pays marquent leur accord à son utilisation, ce qui signifie qu’un petit pays peut très bien exercer un droit de véto et paralyser la procédure. Est-ce enfin une Europe démocratique que celle où un Grec ne peut participer à l’élection d’une Angela Merkel, alors que le résultat d’une telle élection risque d’avoir des effets directs et colossaux sur son quotidien personnel ; est-ce une Europe démocratique que celle où un Français ou un Belge ne peut faire valoir son avis sur un referendum posé par un gouvernement d’extrême gauche en Grèce sur un programme d’austérité proposé par l’ensemble des autres Etats membres ?

Courage et ambition

En opposition aux critiques émises à l’encontre de l’Union européenne et de la zone euro en particulier, beaucoup rétorquent que le niveau de vie y reste encore des plus enviables si on le compare aux autres régions du globe. Le système social européen figure encore parmi les plus développés au monde et les mesures de bien-être tel que l’Indice de développement humain (IDH) restent élevées. Même si les inégalités se sont accrues depuis la crise, un indice comme celui de Gini, censé mesurer la distribution des richesses au sein de la population d’un pays ou d’une région, reste sous contrôle et inférieur à celui des Etats-Unis ou des pays d’Amérique du Sud. Cependant, cette situation ne masque pas les disparités croissantes entre Etats membres. Avec un taux de chômage total de 27%, un taux de croissance négatif et une économie centrée sur le secteur primaire, la Grèce fait figure, aux yeux de certains eurosceptiques, de pays du Tiers-Monde si on la compare à l’Allemagne (Nigel Farage ; 29/01/2015). Dans la quasi-totalité des pays de l’Union européenne, les acquis sociaux se voient sacrifiés au fur et à mesure, peut-être par nécessité, via augmentation de l’âge de la retraite, flexibilisation du marché du travail ou encore réformes des systèmes de pension.

Afin de ne pas laisser la porte ouverte aux eurosceptiques, il semble donc être temps que les partis traditionnels adoptent des mesures courageuses et ambitieuses pour réformer en profondeur le système politique européen, au lieu de s’obstiner à vouloir « rassurer les marchés » à n’importe quel prix et satisfaire les intérêts de certains groupes. Depuis 2010, ces mesures sont connues et incluent notamment une communautarisation des dettes souveraines afin de mettre fin à la spéculation individuelle sur des pays en difficulté de paiement, la mise en place d’une union fiscale afin de donner à l’Union européenne les moyens de ses politiques et une révision du fonctionnement démocratique au sein des institutions européennes (notamment une révision des droits de véto) afin d’optimaliser les processus de décision et les rendre plus efficaces. Certes, il ne s’agit pas de recettes miracles et le chemin entre l’intuition de départ et son application s’avère semé d’embûches. Cependant, la montée en puissance de Marine Le Pen en France, le « non » du référendum grec du 5 juillet 2015, la réaction scandalisée des media européens (notamment belge) suite à l’accord conclu avec la Grèce le 13 juillet 2015 ou encore le projet de referendum du premier ministre britannique, David Cameron, sur une éventuelle sortie de l’Angleterre de l’Union européenne sont autant de signes que le statu quo n’est peut-être plus de mise aujourd’hui.

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