La Finance Islamique, un marché viable en Belgique?

L’exemple du „Fortis B fix 2008 Islamic index 1”

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“Finance à éthique musulmane’’, “finance alternative”,”éthique islamique en économie’’,… une multitude de noms auraient pu être donnés à cette discipline mais afin d’éviter toute confusion, la plus répandue va être retenue ici, à savoir celle de ‘’Finance Islamique’’ (FI). Sans s’attarder sur une analyse étymologique de l’appellation, on peut déceler dans celle-ci un sentiment de revendication religieuse. D’ailleurs, c’est afin d’éviter toute connotation religieuse que des pays à population majoritairement musulmane tels que la Turquie et le Maroc préfèrent parler de ‘’produits participatifs’’ plutôt que de ‘’produits islamiques’’. Tout est sujet à contexte.

La Finance Islamique représente 700 milliards de dollars dans le monde (chiffres de 2012): 500 milliards sont engendrés par les banques islamiques et les takafuls (assurances islamiques) et 200 milliards le sont par des fonds (sukuks). Ceci est à la fois beaucoup et très peu ! ‘’Beaucoup’’ à cause de la jeunesse de cette industrie et ‘’peu’’ car cela représente moins de 1% des actifs bancaires mondiaux. Jusqu’en 2007, la FI a connu une croissance avoisinant les 30-35% par an grâce à la croissance des sukuks qui est une ressource importante pour les banques, les compagnies et les Etats ayant adopté la finance islamique.

Au niveau de sa capacité d’absorption, nous pouvons considérer la finance islamique comme étant un ‘’amortisseur de crise’’. En effet, contrairement au système conventionnel, cette nouvelle approche de l’économie se base sur des actifs tangibles et n’encourage en aucune manière l’endettement excessif. Les financiers islamiques réduisent, autant que faire se peut, les effets de levier, alors que la finance conventionnelle s’est plutôt éloignée de l’économie réelle en faisant de la titrisation et du packaging à l’infini.

La question abordée dans ce dossier sera donc la suivante: ‚’Un produit islamique est-il viable dans une banque conventionnelle ?’’

Dans un premier temps, une contextualisation de la FI est de mise. Ensuite, nous mettrons notre problématique en perspective via l’analyse de la Sicav islamique lancée par Fortis en novembre 2007.

Par ailleurs, malgré la jeunesse de cette discipline, la FI connaît un engouement et une croissance exponentielle rarement observés. La FI est un compartiment éthique de la finance conventionnelle, ce qui fait qu’elle peut se prétendre être une alternative à celle-ci sans dénaturer la structure et les mécanismes déjà en place. Et tout cela, en redonnant à la finance sa fonction initiale : être au service de l’être humain et non l’inverse…

De plus, il existe déjà de nombreuses institutions (comme l’AAOIFI, l’IIFM, l’OCI ou encore l’ACERFI) qui mettent en place des normes, des avis juridiques et divers mécanismes afin d’intégrer la FI à l’économie mondiale et assurer son bon fonctionnement.

Malgré tout, il faut maintenir une distance et être prudent quant aux intentions cachées derrière la notion. En effet, tout comme les produits étiquetés “bio” ou “vert”, le label “halal” ou “Shariah compliant” pourrait devenir un effet de mode ou soumis à une utilisation marketing excessive. C’est d’ailleurs pour cette raison que de nombreux musulmans et théologiens restent frileux concernant la compatibilité religieuse de la finance islamique. Particulièrement, quand les spécialistes abordent les faiblesses de la FI au niveau de son manque d’innovation et de standardisation. Actuellement, la FI est une finance simple : lever des dépôts pour octroyer des crédits.

Les origines de la Finance Islamique

Les années soixante ont vu naître divers organismes financiers islamiques et le début de la mise en place de ce marché. En 1963, les premières banques islamiques voient le jour en Egypte et en Malaisie et ensuite, en 1969, l’Organisation de Conférence Islamique (OCI) a été créée et est composée par des pays musulmans signataires d’un traité de solidarité et de coopération.

Le véritable tournant de la finance islamique est caractérisé par la naissance de la Banque Islamique de Développement (BID), rassemblant plus d’une cinquantaine de pays. La BID s’institue en organisme financier supranational qui a pour principale mission d’être une banque mondiale pour les pays membres. La BID propose des financements pour des projets en finance islamique, et constitue une source d’informations pour observer l’impact et l’évolution de la FI au niveau mondial.

Depuis lors, la finance islamique n’a cessé de se développer et d’être envisagée comme un modèle alternatif expérimenté de manière intégrale pour le cas de certains pays (comme le Soudan, l’Iran ou le Pakistan) ou en parallèle du modèle conventionnel (notamment dans les pays du Moyen-Orient). La finance islamique, méconnue il y a encore quelques années, se voit aujourd’hui être l’une des finances les plus observées et suivies au travers de son sens de l’éthique et de sa capacité à susciter l’intérêt de différents investisseurs. Cette finance, basée sur la loi islamique, n’est pas l’expression financière d’une religion mais tente plutôt de combiner une éthique personnelle avec un domaine complexe et moderne.

Cette éthique dans le monde de la finance s’appuie sur cinq principes clés (Hassoune, 2011):

  • la prohibition de l’intérêt ;
  • la prohibition du ‚”gharar” (l’incertitude) et du ‚”mayssir” (le jeu, la spéculation) ;
  • le principe d’éthique en Islam (pas de lien avec des secteurs dits illicites tels que l’alcool, les armes,…) ;
  • l’obligation de partager les profits et les pertes ;
  • l’adossement obligatoire à un actif tangible.

Elle essaye au moyen de ces cinq piliers de trouver un équilibre entre la finance et l’économie réelle. La FI pousse donc à investir dans des secteurs éthiques ou plus moraux permettant par la même occasion d’éviter la thésaurisation et de tomber dans une économie fictive.

Le cas de « FORTIS B FIX Islamic Index 1 »

En novembre 2007, Fortis B fix 2008 Islamic index 1 était le nouveau fonds commun de placement lancé par Fortis sur le marché belge. Les petits comme les grands investisseurs pouvaient avoir recours à cette société d’investissement à capital variable. Il s’agissait d’un fonds fermé dont la souscription a débuté le 31 décembre 2007 et s’est clôturée le 28 janvier 2008. Le prix de cette souscription s’élevait à 1000€.

L’interdiction du taux d’intérêt en Islam empêche de nombreux musulmans de Belgique d’avoir recours aux produits financiers proposés par les banques et d’en tirer des bénéfices. D’où l’idée de Fortis de concevoir la sicav « Fortis B Fix 2008 Islamic Index 1 » ayant pour objectif d’attirer la clientèle musulmane en lui donnant l’opportunité d’être plus active dans le monde des affaires.

L’objectif de cet investissement est de générer un profit sur le capital investi lié à la performance du « Dow Jones Islamic Market Titans 100 index ». En effet, cette sicav se positionne sur le « halal stock market index » qui englobe un panier d’actions de cent sociétés sélectionnées par le Dow Jones.

Malheureusement, le lancement de ce produit fût un échec. La première question qui vient alors à l’esprit est la suivante : ‚’Si ce produit était basé sur un indice islamique, pourquoi n’a-t-il pas eu le succès souhaité ?’’

Ne pas confondre ‚”Shariah friendly” et ‚”Shariah compliant”

Les raisons pour lesquelles ce produit n’a pas eu le succès escompté sont relativement simples à identifier :

– Marketing :

Fortis a fait peu de promotion sur ce produit. En effet, jugeant que la clientèle cible était la communauté musulmane, la promotion s’est concentrée sur des zones géographiques bien précises sans doute parce que celui-ci n’était qu’un ‚’produit test’’ afin d’évaluer le potentiel du marché.

Fortis a mis l’étiquette « sharia friendly » à ce produit, considérant que c’est une première étape pour arriver un jour à du « fully sharia-compliant ».

Cependant, il n’y a pas de demi-mesure dans les principes islamiques. Cela fait que ce produit a rapidement été discrédité auprès de la clientèle cible.

– Conformité islamique :

Un autre point soulevé est le non respect du processus à appliquer afin de recevoir le certificat de conformité islamique. En effet, D’après Monsieur Boulif, spécialiste en finance islamique et sharia scholar, l’obtention d’un avis juridique se fait par étapes. D’abord, le produit doit être présenté au Comité de Sharia de Supervision (CSS) ce qui a été le cas ici. Ensuite, chaque membre du CSS doit analyser les documents du service ou produit proposé individuellement et ce, au regard de différentes sources islamiques (le Coran, la Sunna, l’Ijma (consensus doctorum) et le Qiyas (logique analogique)). Après cette étape, a lieu une consultation collective pour comparer et débattre des positions émises par chaque membre afin de décider d’émettre ou non la fatwa. Dans la situation présente, il n’y a eu aucune consultation collective. La fatwa a donc été émise sans respecter les étapes d’obtention d’un avis juridique. C’est d’ailleurs pour cette raison que Fortis a donné le label ‚’Shariah friendly’’ à cette sicav comme expliqué précédemment.

– Transparence :

La notion de transparence est une notion importante en FI puisque pour pouvoir identifier si le produit financier respecte les principes de la FI, il doit être possible de retracer la structure de celui-ci, ce qui ne fut pas le cas ici.

En effet, bien que le but de cette sicav était d’être construit sur base de l’indice Dow Jones, il ne se limitait pas à ce dernier. Le produit mis en place par Fortis était également composé d’instruments financiers dérivés utilisant comme sousjacents, des actions ou indices d’actions ou des titres similaires aux actions (options, contrats à terme, swaps), des obligations ou indices d’obligations (intérêts rate swaps, contrats à terme, crédit default swaps,…) ou des liquidités en diverses devises. Or, ces produits dérivés sont rattachés à des secteurs non halals; ce n’est donc pas permis par l’Islam.

Par ailleurs, il s’agit d’un fonds à capital protégé. En FI, il est possible que le capital du fonds soit protégé, à condition d’avoir recours à des instruments financiers comme, par exemple, le contrat dit Mourabaha. Dans le cas contraire, cela devient du garanti et s’avère donc illicite d’un point de vue islamique. En effet, la garantie en Islam n’est pas autorisée car pour obtenir cette garantie, il faut placer une partie de ses fonds dans des dépôts à terme qui, eux, vont apporter des intérêts. Or, dans notre cas, nous ignorons le type d’instrument financier qui a été utilisé pour garantir ce capital.

Quelques recommandations

Pour conclure, l’échec de l’exemple étudié ne reflète pas le potentiel de la Finance Islamique, mais permet de dessiner quelques recommandations. En effet, beaucoup de pays européens ont réussi à développer et à exploiter le potentiel d’un tel marché sur leur territoire.

Nous avons interrogé un professionnel concernant le potentiel de la Finance Islamique sur le marché belge. Nous lui avons donc posé la question suivante :

„En quelques mots, quels sont vos conseils (recommandations clés et/ou pièges à éviter) pour les sociétés/professionnels qui désirent lancer un produit islamique sur le marché belge?”

Allaa Ridouan, International Sales Executive chez IsFin Global – Islamic Markets Advisors, nous explique : « Prendre en considération l’aspect éthique du produit. Il est essentiel de préciser que le produit/service respecte certaines valeurs : pas d’intérêt, le respect des conditions de travail, l’intérêt social, … Le Sharia Compliant n’est pas uniquement un gadget ou un label. Il a une véritable portée sociale et éthique. Le consommateur va rechercher un produit qui le responsabilise, avec un impact social et lié à l’économie réelle.

Ensuite, un point essentiel c’est d’avoir en tête le côté ‘marketing’ du marché auquel on s’adresse : un consommateur bruxellois musulman n’est pas un consommateur parisien musulman. Il convient dès lors de réfléchir au profil de ce consommateur afin de l’approcher de manière optimale».

Grâce à cette entrevue, nous avons ainsi pu identifier les éléments de base à garder à l’esprit si l’on décide de se lancer dans la mise en place de produits islamiques en Belgique, à savoir :

  • le respect des principes et des procédures
  • une stratégie marketing efficace
  • la transparence
  • une formation

Pour ce dernier point, il est vrai qu’il n’est pas à la portée de tout le monde d’acquérir une expertise dans un domaine aussi récent que celui-ci, c’est pour cette raison, que IsFin Global a mis en place, en partenariat avec la LSM, un Executive Master en Finance Islamique destiné aux professionnels qui débutera en mai-juin de cette année.

Bon à savoir :

Shariah : Du point de vue juridique, la Shariah désigne l’ensemble des principes, des règles et des normes jurisprudentielles régissant chaque aspect de la vie publique et privée des musulmans.

Halal : Tout ce qui est, religieusement, licite. L’opposé de ce terme est Haram. Brièvement, dans le cadre d’un investissement, il n’est pas compatible à l’éthique des musulmans que d’investir dans tout ce qui touche à des industries en lien avec l’alcool, la pornographie, le porc, le jeu et les taux d’intérêt.

Photo credit: Nicola Skyscrapers – IMG_0577 No edit 2014

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